Viaje novios Dia llegada 1.11.66
Voyage de noces Jour d’arrivée 1.11.66


60 ans à être admirée, louée, puis disposée soigneusement sous la feuille de cellophane collée à la page cartonnée de l’album, bien classée.
Ça se range sûrement dans le buffet du salon une photo pareille… On la ressort de temps en temps, les soirs d’hiver ou les veillées de Noël et puis pour expliquer aux petits enfants qu’il y eut un amour un jour ou peut-être une illusion qui a agrégé leurs atomes, leurs vies.
Elle est cachée dans une boîte à chaussures la photo maintenant, un dimanche matin chez ce brocanteur du barrio El Rastro. Et quelle force accompagne alors ma main émue caressant les tranches des photos serrées dans cette boîte, ce jour-là ? Quelle force invisible, si imperceptible que j’aurais cru avoir décidé moi-même entrer dans cette boutique surannée et avoir choisi volontairement cette photo ?
60 ans, la photo paraît si moderne et pourtant ils sont peut-être morts, vidés leurs greniers et le buffet du salon, démantelés les albums jaunis à spirales.
La photo saute dans ma main, elle me choisit, elle ne veut pas mourir, elle choisit le voyage, elle les abandonne à leur vie, leur longue vie et confie leurs traces à d’autres espaces.
Novios, jeunes fiancés, nouveaux.
Qui photographie ? Là est l’intrigue.
Ils ont voyagé car un voyage de noces ça se voyage, ils ont fait ce qu’il fallait et les voici arrivés à Malaga, Almeria ou Carthagène. C’est presque l’aventure, c’est presque l’inconnu et déjà… tellement le prévisible d’une vie matérielle moderne ; le bel hôtel, on a servi des boissons pour les accueillir, même le parasol s’adapte pour nourrir leurs espoirs… Pourtant, lucide, il penche un peu de fatigue déjà.
Qui prend la photo ? Personne n’accompagne un couple de fiancés normalement.
Il se dégage un air d’inachevé, l’hôtel juste sorti du plâtre frais d’une époque qui se jette dans la consommation et les facilités de nouveaux plaisirs matériels, signes de goût, de mode, de réussite accessible à tous, à la masse.
Que faire de tout cela, d’un costume trop empesé, d’une cravate capricieuse, de mocassins vernis au bord d’une piscine incongrue et plate qui reflète les premières ombres de leur vie plate. Tout est plat, lignes, empilements, fermeture annoncée des espaces, des espaces magiques domptés, limités déjà par ce grillage derrière eux et encore en arrière-plan ces fenêtres bordées de métal. Limites rassurantes du confort à deux. Ils sont arrivés, c’est le premier jour du voyage, premier jour de leur promesse que capture le photographe. La photo est réussie. Voyage de noces , jour d’arrivée. La photo pourrait achever là son récit dans ma main ce dimanche.
…
Mais le photographe a provoqué la magie, le doigt a pressé discrètement sur le déclencheur 3 secondes avant la scène et la vie s’est révélée…

Les corps plus souples, les sourires de délassement, une sorte de flegme qui ne révèle rien des doutes ou de la satisfaction des êtres unis sous ce parasol affligeant.
Le soleil narquois, ce soleil sarcastique n’a pas fait encore son apparition sur cette photo, la magique, la vraie.
Car nul besoin de se rassurer, nul besoin de montrer, d’exposer l’aveuglement.
Est-ce l’ennui qui pointe déjà dans le croisement des jambes ?
Qui est ce photographe touché par la grâce ce jour-là, il y a soixante ans ?