Notre pirogue s’arrêta là. Était venu l’instant recherché et redouté où il nous fallait quitter ce glissement fluide sur la rivière pour mobiliser nos corps et nous confronter à la forêt. Nous aurions aimé rester dans cet espace rassurant. Cette limite entre elle et nous, son rivage, aurait contenté nos photographies souvenirs. Mais l’expédition prévoyait deux jours de treck dans une jungle que nous envisagions aussi protectrice de notre planète que dangereuse pour nos singularités fragiles…

Nous ne pouvions encore que la deviner, son mystère aiguisait notre envie, comme on devine qu’une rencontre nous bouleversera à jamais.
Et pourtant nous le pressentions, nos corps devraient se plier à ses désirs. Nos dos se courberaient sous les lianes. Nos pieds supporteraient nos chaussures carapaces dans la moiteur déjà épuisante du matin. Ils enjamberaient les racines magiques qui tracent la carte souterraine des ancêtres. Ils fouleraient un tapis de mousse, de feuilles et d’épines, royaume des serpents, divins détenteurs du récit ultime des mourants.
Nos mains repousseraient les feuilles géantes de peur qu’elles ne dévient notre avenir. Nos lèvres se serreraient face aux insectes mordorés, transporteurs des messages de vie, pour les laisser bâtir l’œuvre sylvestre. Nos bras transpireraient et les gouttelettes transparentes, perles et étoiles de la forêt se mélangeraient à notre sueur. Nous le savions : en nous accueillant, la forêt nous dominerait.

Cette première journée, la forêt fit plus encore que nous dominer. Au fil de notre progression, nous étions entrés en elle et elle en nous. Nos veines se parfumaient maintenant de ses fragrances sauvages, notre épiderme s’apparentait à ses écorces, nos cheveux attiraient en leur nid des oiseaux imperceptibles, nos yeux avaient mangé la forêt.
La canopée s’assombrissait maintenant, nous chantait une mélodie plus sourde et soufflait un voile lourd sur nos épaules tachetées de vert. Nous allions rejoindre notre hamac. Simple toile tendue entre deux arbres, lit léger et flottant, tissage de nos rêves pour une nuit, le hamac ancestral, respectueux de l’ordre de la nature, humble et discret, serait notre abri.
Les arbres riaient de nous voir empêtrés pour nous y loger, chevauchant d’une jambe la toile en équilibre pour basculer finalement à terre sans succès, ou encore tentant une approche moins latérale mais tout aussi burlesque, alors que nos guides sommeillaient déjà paisiblement. Lui aussi, le hamac, associé de la nature, domptait nos corps. Erreur de débutants, ceux qui pensaient s’y allonger sur le dos s’assuraient une nuit agitée des terreurs et cauchemars de la jungle. Il fallait s’y lover sur le côté, recroqueviller légèrement ses jambes, faire confiance au tissu souple mais résistant et se laisser bercer par le mouvement, l’ondulation des fougères géantes, le déplacement subtil de la Terre. Se laisser ainsi bercer, redevenir petit et dépendant au creux des bras de la forêt, accueillir cette position originale et finale de notre existence.
Mes paupières s’alourdissaient peu à peu, elles gagnaient sur ma résistance. Elles me proposaient de me fondre dans cet environnement, de lâcher mes dernières tentatives d’indépendance face à ce que je concevais encore comme un décor naturel. Le hamac savait qu’il ne constituait plus que le dernier rempart à ma compréhension. Et dans ce dernier abandon à la nuit, je perçus enfin que j’étais la forêt, j’étais moi aussi protection et danger, création et transmission. Les rêves chamaniques descendaient lentement sur moi en une brume blanche. Je sentais tanguer mon corps sans pouvoir réellement distinguer si c’était le hamac qui poursuivait son bercement ou bien mon âme tropicale qui naviguait au-dessus de la mousse, entre les arbres, parée de silence végétal.
Céder au vivant ou décéder… il fallait choisir.
Je n’étais ni objet, ni temps, ni espace, j’étais forêt, je cédais et je m’oubliais.
