Tanger

Il observait tout. Elle et son univers. Il était là. Il l’avait voulu, venir ici et uniquement ici. Maintenant, enfoncé dans le grand fauteuil de cuir froid, cuir patiné par le temps mais froid, il ne savait où poser son regard bleu.

Sur elle ou sur tous ces objets ?

Trop de choses

Trop de tout

Trop de temps écoulé

Tellement d’objets qu’il en avait le vertige, tellement d’objets qu’il avait peur de ne pas l’atteindre, elle, elle et la rencontre.

Ses yeux devaient fixer un point, se poser, rencontrer enfin… un objet au moins, si ce n’était elle.

Il s’accrocha à ce cadre.

Ce n’était pas un hasard si son choix s’était porté sur cet objet, pensait-elle. Le plus flou, le plus énigmatique, celui qui lui autorisait une pause, une attente, un silence.

TANGER. Le cadre formait en noir et blanc simplement ce mot : TANGER. Lignes, rectilignes, alignées. Il avait dévoilé l’énigme, il avait découvert en douceur une poussière de son univers : TANGER.

Elle, elle savait.

Savait que ce cadre n’était pas noir et blanc. Que ce TANGER noir et blanc, rectiligne, était bleu en réalité ; le bleu des murs chaulés, ce bleu des berbères, ce bleu de sa chemise en jean lorsqu’elle déambulait dans les rues chaudes et endormies de la ville. Et la jeunesse de la ville, les cernes bleues de drogues et de larmes. La ville au bord du bleu de la mer, au bord du bleu de l’espoir, au bord du bleu de l’avenir.

Chaque objet de cette pièce représentait pour elle un souvenir, une signification, un symbole. Une façon de lutter contre le vide. Elle avait choisi d’habiter l’espace, les lieux et les objets, comme une enveloppe intime qui l’apaisait.

Lui, avait choisi d’habiter son corps, sa propre matière. Par ses tatouages. Ce même bleu, celui de Tanger, celui de ses tatouages. Elle admirait ce courage, cette richesse du dénuement.

Chaque objet pour elle.

Chaque tatouage pour lui.

Souvenirs, symboles.

Une même manière d’habiter la vie, de quitter sans quitter, qu’ils partageaient sans le savoir.

Lui, ici dans ce salon, regardait le cadre et tentait encore alors de percer le mystère de ces lignes noires et blanches. Il savait que le temps lui manquerait.

Tanger, Tanger… Tanguer, il pensa Tanguer. Tanguer, tanguer avec elle au son du tango de Piazzola, tanguer et se laisser tenter, découvrir sa mer et le bleu de Tanger.

Souvenirs présents, oubliés…

Apprentissages

Chers parents,

Bienvenue dans cette réunion de rentrée. Vos enfants ont choisi la filière « Agrandisseur de mondes » et ils ont bien fait. Choisir de devenir agrandisseur de mondes, c’est faire le choix du cheminement, être prêt aux efforts et à la persévérance, mais avant tout à l’écoute. N’ayez crainte chers parents, notre école pourra estampiller tout cela par des certifications en bonne et due forme qui vous rassureront et préserveront votre légitimité auprès de toute la famille.

Mais votre enfant a choisi l’inconnu, l’incertitude. Il a été choisi également pour cette authenticité d’enfant qu’il a su garder, ce sérieux qu’il place dans tous ses jeux, sa capacité à rester ouvert à tous les possibles, la force qu’il déploie à investir l’instant présent. Être apprenti agrandisseur de mondes revient à rester enfant en quelque sorte. Et nous vous remercions chers parents de la confiance que vous nous accordez pour que vos enfants ne deviennent pas trop adultes, jamais.

Notre société a de plus en plus besoin d’agrandisseurs de mondes : pas ces fous qui se donnent pour mission d’annexer des territoires, pas ces inconscients qui pensent fabriquer notre intelligence ou guider nos émotions dans des réseaux, pas ces frustrés qui cultivent des peurs au lieu de cultiver des fleurs. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs qui savent regarder vraiment, contempler les petites choses, un mot, un objet et en percevoir tout l’espace, l’histoire et la richesse. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs de mondes qui savent écouter vraiment, une note, un souffle, un silence et en accueillir tout le sens. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs de mondes qui savent toucher vraiment, un mur, la mousse de la forêt ou le béton du Corbusier et en ressentir tout le travail des hommes et du vivant.

Des questions chers parents avant la visite de notre école ? Laissez vous flotter et laissez vos enfants vous échapper.

Je suis le maître, chaque année j’accueille ces jeunes apprentis. Les habitants du village me connaissent et me redoutent. Je les vois choisir leur itinéraire quand ils remontent le soir à leur maison, ils passent devant mon atelier, ils tentent de distinguer, à travers mes vitres embuées, mes gestes, mes outils, mes secrets.

Les apprentis ouvrent la porte de mon atelier pour la première fois, empreints de ces rumeurs et mystères qui m’entourent. Leur appréhension est palpable. «  Entrez, créatures à l’aube de votre vie, regardez, observez. Commencez par cela, sentez la matière : verres soufflés, polis, translucides ou grisés ; plumes soyeuses, légères ou grasses ; pierres ancestrales, lumineuses ou volcaniques ; bois odorants, rugueux, tortueux.

Je scrute et surveille les jeunes novices, un peu gauches, pleins d’ambition et de craintes. Celui-ci est plus timide, reste en retrait, ne dit rien. Il parcourt les outils posés sur les étagères , outils sélectionnés au fil du temps pour agrandir le monde.

Les livres, bien sûr. Les phrases, certaines volent encore au-dessus de la cheminée, cherchent où se poser. Les bijoux entremêlés ou accrochés à des clous, à mes clous, bijoux histoires, bijoux symboles, bijoux messages. Les boîtes, ces boites laquées ou cartonnées, empilées, ces boîtes secrètes qu’il osera ouvrir peu à peu, choisir, remplir pour agrandir son monde, jeune adulte indécis. Les notes aussi, celles du tango argentin comme des inventions de Bach, celles échappées du piano, pleurantes du bandonéon, ces notes qui ne durent que l’instant d’agrandir notre imaginaire.

Il est prêt, jeune élève, chanceux de pouvoir découvrir si tôt dans sa vie ce que les habitants du village ne devineront jamais derrière les vitres floues de mon atelier.

….

Mesdames et Messieurs les membres du jury, je vous présente mon chef d’oeuvre pour l’obtention du diplôme d’agrandisseur de mondes.

Il m’a fallu d’abord considérer et affronter toutes les restrictions et limites de mon monde, comprendre et accueillir l’élan impérieux qui me poussait à l’élargissement, la hauteur, le décalage. Les codes qu’on m’imposait, les chemins tout tracés, la limitation de mon espace. Dans l’atelier, j’ai su peu à peu m’échapper du monde, le laisser de côté, derrière les fenêtres givrées, pour trouver dans la matière, la force et l’énergie. J’ai choisi le verre, les perles, les plumes, le carton avec soin, lenteur et sincérité.

Le kaléidoscope que je vous présente aujourd’hui, mon chef d’œuvre, permettra à ses utilisateurs de comprendre les multiples facettes de chaque question, défi ou découverte qu’ils rencontreront au cours de leur vie.

Il leur permettra, dans un refus ou un adieu d’entendre la liberté et le don.

Dans un cadeau, d’y comprendre la demande.

Dans un silence, d’y reconnaître l’affection simple.

Dans un souvenir, d’y percevoir tout l’avenir.

Samedi 10 janvier 2026. Inspiré en partie par « Peau-de-sang » d’Audrée Wilhelmy.

Je voudrais voir la mer.

« Je voudrais voir la mer.

-Il te faudra choisir le bon moment, celui où tu pourras réellement la voir. Regarde ces touristes qui affluent encore goguenards de leur soirée de la veille. Ils savent qu’ils s’installeront chaque jour, à la même heure et pour une durée programmée qui rythme leur train-train de vacanciers. Certains recherchent cette régularité qui les rassurent et les rassemblent. Ils peuvent voir toutes les mers du monde… Non, eux, c’est la plage qu’ils sont venus chercher ; train-train, drap de bain, parasol et chapeaux, ils attendent que leur peau change et reprenne sa couleur ancestrale. Mais ils ne viennent pas voir la mer.

-Moi je voudrais voir la mer.

-Il te faudra ouvrir les yeux. Elle ne t’attend pas, elle ne t’appelle pas, elle n’a pas besoin de toi. Pourquoi veux-tu la rencontrer alors ? Qu’y trouveras-tu de plus que tu ne connais déjà ?

Si tu ouvres grands les yeux, alors peut-être… Mais comment contempler la mer ? Elle est immense, sans début ni fin. Où regarderas-tu ? Déjà là, quand tu descendras la rue qui mène à la plage, depuis le premier point de vue, ton regard ne pourra plus tout embrasser. Tu pourras rester des heures, prendre ton temps, tu ne pourras jamais la voir totalement, l’imprimer complètement dans ton être. Que choisiras-tu de voir en elle alors ? Ce qui te rassure : le rivage ? Ce qui te limite : cette cavité où elle s’engouffre entre les rochers ? Ou ce qui t’effraie : cette ligne d’horizon infinie qu’elle dessine si loin de toi ?

-Je voudrais simplement voir la mer.

-Il te faudra te souvenir, te souvenir de tes débuts, de ta première rencontre avec elle, des choses simples et spontanées. Te souviens-tu quand enfant tu jouais avec tes frères à celui qui la verrait le premier ? Calés au fond de la banquette arrière de la voiture, cette impatience, ce désir, cette attente. Souviens-toi de tout cela, simplement, si tu veux voir la mer.

Le jour où j’ai vu la mer…

Je me suis levée très tôt, je voulais la voir silencieuse et nue, être l’élue en tête à tête avec elle. J’avais besoin non pas de la posséder, ni de m’enorgueillir de l’avoir juste pour moi, simplement d’être seule pour qu’elle me parle, juste à moi, qu’elle vole à la vitesse de ma vie, à la précipitation de mes jours, ce moment immobile.

Je me suis levée très tôt, mes jambes étaient encore lourdes sur le chemin qui descend vers la plage, mes épaules et ma nuque se détendaient peu à peu sous le vent, mes yeux s’ajustaient à la lumière qui perçait déjà des premiers rayons de soleil, ma mâchoire se desserrait sans effort. Je n’avais pas mangé, je voulais qu’elle soit mon premier plaisir de la journée, la mer…

Alors, arrivée à la plage, je décidai d’avancer vers elle, je voulais la voir de très près, sentir qu’elle était bien réelle. Oui je me souvenais des étés d’enfance, de ma fébrilité, des jeux, des rires et des brûlures, de mon corps flottant calmement comme des frayeurs sous une vague un peu trop soudaine. Du sel qui asséchait mes lèvres et dont je me régalais. Et comme à chaque fois, je regrettais d’avoir laissé autant de temps avant d’être revenue la voir. Comment avais-je pu passer tous ces jours sans elle ?

Regarde-moi la mer ! Te souviens-tu de moi ? Enveloppe-moi comme une vraie mère, donne-moi un peu, dans cette parenthèse de l’été, ton calme et ta puissance, l’assurance que rien ne bouge même si tout va et vient comme tes vagues. Tu me vois, la mer ! Je me laisse regarder, donne-moi ce que tu as à me donner.

« Que t’a raconté la mer ? »

Elle ne raconte pas comme nous, la mer. Elle ne m’a pas livré son histoire en faisant l’effort d’ordonner les événements et les sentiments suivant la chronologie. Non, pour la mer, il n’y a ni début ni fin. Chaque vague me livre une révélation du récit ; le présent repart en arrière, le passé monte en rouleaux puis vient s’écraser et se mélanger au présent qui s’éloigne déjà. La mer n’a pas cherché à organiser ses confidences, elle sait bien que je garderai uniquement ce qui me parle et laisserai s’évanouir ce qui m’est inaccessible, pour réinventer son histoire et la mienne.

« Que t’a donné la mer ? »

Elle ne donne pas comme nous la mer. Elle sait attendre le bon moment, elle sait garder aussi, réserver ses cadeaux pour un autre temps ou un autre espace. Elle n’attend rien en retour quand elle donne. Qui est capable sincèrement d’en dire autant ? Quand elle donne, elle dépose son cadeau sur le sable, dans tes rires ensoleillés ou dans tes larmes salées. Elle est déjà partie et ne se retourne pas pour observer ta réaction. Elle sait se retirer pour te laisser seul déballer son cadeau, l’accepter, t’enrichir de ce don ou le refuser si tu n’es pas disponible encore. La mer te laisse libre. Sinon, comment expliquer la présence de ces coquillages sur le sable ?

« Que t’a appris la mer ? »

Je ne sais pas encore, c’est diffus, je cherche encore. Je suis là, elle est là. Je suis en attente, persuadée qu’elle me nourrira. Je n’ai pas peur. Il existe des apprentissages douloureux. Tout apprentissage est une errance, je suis prête pour le voyage. Marcher encore, sur son rivage, jusqu’à ma nuit.

Samedi 13 septembre 2025

Lenteur, lente heure…

Lenteurs… en 3 formes différentes.

Forme 1 : une liste de lenteurs

La lenteur de ce train en retard que j’attends. La lenteur de mes allées et venues inutiles sur ce quai, comme si mes pas allaient accélérer ce train pour qu’il rattrape son retard. Mais pouvons-nous rattraper nos retards et nos attentes ?

La lenteur du temps qui va et tout s’en va chanté par Ferré.

La lenteur des pas de ma mère, ce ralentissement du mouvement qui n’a en rien réussi à freiner la vivacité de son esprit.

La lenteur d’une après midi d’été dans le jardin de ma mère. La lenteur des mots cherchés, choisis, retrouvés par Colette dans le jardin de Saint Sauveur. La lenteur pour décrire une fleur, un insecte comme le sujet le plus important d’un temps qui s’arrête.

La lenteur de notre dialogue, que tu imposes par tes silences, cette lenteur que j’apprends à dompter.

La lenteur que tu opposes à la fugacité des écrans, cette lenteur que tu imposes.

La lenteur de ce film coréen qui s’offre le temps d’explorer quatre saisons.

Forme 2 : Lenteur en récit, avant le quai de gare

Quai numéro 4 voie A. Quai numéro 4 voie A. C’est bien cela. Oui. Elle l’avait déjà vérifié plusieurs fois ce matin en se préparant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour atteindre la gare, elle avait remonté les aiguilles en sens inverse, s’était assurée de bien partir à l’heure.

Et si elle se trouvait coincée dans des embouteillages ? Partir plus tôt encore, ne pas prendre de risque.

Quai numéro 4 voie A. Oui, c’est bien cela. Elle visualisait tout devant son café qui refroidissait : enfiler la robe pendue dans l’entrée, farder ses joues, vaporiser un peu d’iris et de rose sur son cou au creux de la robe. Quelle heure était-il ? Elle avait le temps encore. Elle s’était levée trop tôt, pensant prendre son temps. Prendre son temps… comme s’il était à elle ce temps ! Mais elle ne le prenait pas, elle le donnait ce temps ! Elle le lui donnait déjà, à lui, qui devait arriver sur ce quai. Quai numéro combien déjà ? Revérifie ! Quai 4 , mais oui , elle le savait pourtant. Quai 4, voie A.

Quoi d’autre : le sac à main prêt dans l’entrée, les chaussures vernies, le léger foulard qui profiterait de l’iris et de la rose, les clés, ses lunettes, manteau ou veste ? Tout attendait, les objets eux-mêmes offraient leur temps et se figeaient dans l’attente.

Encore une demi-heure avant de partir à la gare. Cela lui laissait le temps de faire de menues tâches, arranger le salon ou ranger les draps pliés dans l’armoire. Mais non, elle ne pouvait rien faire, rien faire d’autre qu’attendre, se placer dans cet espace qui ignore la vie, les voitures qui roulent sous les fenêtres de l’appartement, le jardinier qui taille bruyamment la haie, les voisins qui habillent les enfants pour filer à l’école, vite le cartable, le doudou vite, voiture-stop-école-démarrer-voiture-stop-travail…

Mais elle, elle attendait. Encore une demi-heure avant de s’autoriser à bouger, attendre car rien d’autre n’a plus d’importance, car même cette demi-heure elle ne la gardait plus pour elle, elle voulait l’effacer, l’absorber, l’ignorer.

Quai numéro 4 voie A.

Pourvu que le train n’ait pas de retard…

Forme 3 : Lenteurs en Haïkus

Un quai en hiver

Le train et personne n’en sort

Rose et iris s’effacent.

Jardin ouvrier

Un insecte vient se poser

Travail achevé.

Traverser la route

Compter les années de doutes

Et recommencer.

Un homme et une femme

Si le train arrive à l’heure

Cha ba da ba da…

Jardin en hiver

Ralentissement de ta marche

Jardin en été.

Donner tout son temps

La lenteur de tes silences

Prendre tout son temps.

Le samedi 13 décembre 2025

À la carte

J’observe la carte dépliée devant moi. Quel défi ! Je n’ai jamais été à l’aise avec ces lignes, ces courbes. S’orienter, localiser, situer ; il faut croire que l’on peut traverser la vie, parcourir les lieux les plus lointains sans ces capacités essentielles et ne pas se perdre pourtant.

Depuis peu je parcours ce domaine et je m’étonne de comprendre si tardivement que les lieux nous habitent autant que nous les habitons.

Je suis là cet après-midi, arrivée à la petite gare à 13h27 ( cela a de l’importance 13h27 mais uniquement pour moi). Je vais retrouver ce paysage simple, entre les deux bras de la rivière, ces petits chemins tracés lors du partage des parcelles agricoles. Pas de vues accidentées, un paysage doux qui marie les couleurs des cultures, le gris des toits d’ardoise et le bleu de la rivière.

En longeant la voie ferrée vers Belle Vue, je surplombe le Port Girault ou plutôt les ports Girault puisque le petit compte autant dans mes souvenirs que le Grand. Et les îles… ces îles des aventures enfantines, des dimanches de promenades et des premiers sentiments. Je les traverse pour grimper encore jusqu’au Chapeau. Ce sera mon point de chute, Le Chapeau. J’aurais pu choisir Les Garnisons car la géographie ça sert à faire la guerre, mais non. Chapeau, car je m’en suis sortie !

Tiens, quelqu’un m’a précédée et se tient seul , posté sur un tabouret pliant. Chapeau à lui également ! Comme je suis intriguée, il m’explique :

« J’ai débuté mon projet, aujourd’hui à 13h27, au lieu dit Le Chapeau. Je me posterai avec mon carnet ou mes feuilles volantes chaque année dans douze lieux différents, un lieu par mois et ceci pendant douze années consécutives. Au mois de mars, c’est Le Chapeau. Avril me conduira dans la Prairie du Désert, mai à la Grande Chantre, juin à Belle Touche. Pour l’été , juillet et août , La Chauminette et Chaubus. Je me poste donc là et je décris ce que je vois.

« Puis-je me permettre un conseil ? je l’interromps,

Vous devriez décaler les mois et les lieux de sorte que les saisons traversent chaque espace pour en affiner la perception. Votre entreprise est intéressante bien que le dernier à l’avoir tentée n’a pas abouti, il s’en est lassé manifestement. Et encore, il avait choisi la grande ville et son activité comme terrain de jeu. Mais là ? Pensez-vous tenir ? Douze ans, c’est long !

Complexifions un peu l’affaire alors. Je décrirai ce que je vois de la manière la plus objective et plate possible , et dans un deuxième temps je décrirai mes souvenirs inscrits dans ces lieux ou la manière dont ces lieux s’inscrivent dans mes souvenirs.

Objectivement : je suis assis au Chapeau, lieu-dit coincé entre La Grelerie et Le Bordage. À ma gauche, la voie ferrée rectiligne enjambe la rivière. Derrière moi, les deux Têtes , Tête de l’Asnerie et Tête de l’Ile, et plus au loin le petit village ramassé de Maison Neuve.

Avant qu’il n’aborde ses souvenirs et alors qu’il hésite , j’interviens de manière peu délicate certainement : «  Mais… dans douze ans, qui lira vos papiers ? Pensez-vous intéresser des lecteurs ? »

«  Je ne poursuis pas cet objectif. Dans douze ans, je souhaite reprendre mes notes, mélangées au hasard et sur ce terreau enfin écrire mon œuvre , La légende de la Sauvagère… Mais vous, que faites vous ici ? Pourquoi venez-vous passer votre après midi, à 13h27 au lieu dit Le Chapeau , en plein soleil et sans couvre chef ?

«  Moi, et bien j’ai également un projet secret. Celui de cartographier ce lieu par moi-même avec les mesures que je pourrai prendre simplement avec mon corps, avec mes pas et mes relevés personnels. Je compte me déplacer du Chapeau à Port Girault en revenant par Maltête et Chantepie, et en tentant d’élaborer un plan de cet espace , tracé à la main, au crayon graphite fin. Ensuite, il s’agira d’y inscrire précisément, en couleurs, les traces de vies humaines mémorisées en ces lieux dans mes observations. J’inscris par exemple sur ma carte : ici, sur la courbe du Chapeau, jeune homme songeur penché au dessus d’un puit sans fond ; au sommet de Maltête, groupe de randonneurs avec gilets numérotés suivant placidement leur guide et un adolescent rebelle faisant fausse route ; à Chantepie, une mère énervée qui attend son fils plongé dans la lecture de sa carte, et peut-être encore au Chapeau un original qui se prend pour Pérec…

Car voyez-vous, les paysages ne sont pas des lieux, ils sont faits des vies, des relations entre les hommes qui les parcourent, ces lignes sont leurs questionnements laissés en suspens ici, ces reliefs les efforts investis dans leurs rêves. Et mon œuvre, comme la vôtre, tentera d’exprimer cela, cette géopoésie et non la géopolitique des lieux. Lorsqu’elle sera achevée, si vous l’observez tranquillement vous comprendrez peut-être mon secret, qui a eu lieu ici, un jour, au Chapeau, à 13h27 précisément.

Le 15 mars 2025 – Inspirée par l’œuvre de Larissa Fassler, découverte à Clermont Ferrand. Un peu de Perec, et une carte.

Aux objets retrouvés

Finalement, je ne me trouve pas si mal ici.

J’ai pris place au fond de la boutique, dans une petite vitrine. Nous sommes réunis mes comparses et moi sur la même étagère. Pas alignés, cela n’aurait pas convenu à nos reflets. Pas empilés, cela n’aurait pas convenu à notre rondeur. Mais en quinconce. Très bonne idée du brocanteur !

Pour nous connaître, il faut bien nous observer de tous côtés, défi impossible. Je suis un presse-papier de verre, immobile au centre de l’étagère.

Sincèrement, si dans les premières années de ma vie, j’en ai beaucoup voulu à ce souffleur de verre de m’avoir créé comme ce que je considérais inachevé, une demie sphère incapable de rouler, sans espoir de suspension à ces magnifiques sapins de Noël, un objet qui n’aurait jamais atteint sa complétude, si ce ressentiment a longtemps hanté mes nuits et m’a rendu silencieux, sincèrement maintenant je m’aime bien.

Je possède ce qu’il faut de socle pour ne pas vaciller, pour maintenir vos écrits, vos feuillets et notes en tous genres, vos textes que vous confiez à ma constance. Et je possède tout à la fois ce qu’il faut de légèreté, de rêverie par cette demi sphère qui vous révèle un semi de fleurs précieusement assemblées, d’un camaïeu de bleu avec quelques touches jaunes pour vous offrir un printemps immuable.

Je sens bien que c’est sur moi que les regards se posent, que les touristes et curieux s’attardent. Que cherchent-ils au sein de mon épais cristal : une impression de pureté glissant sur un tapis de millefiori ou l’impur au cœur de mon sulfure ? C’est une drôle de vie que d’attendre ainsi, se demander chaque matin lorsque le brocanteur remonte son rideau de fer si je vais être choisi, si je vais repartir vers un nouveau voyage. Drôle de destin en effet de ne pas choisir ses voyages, d’être ainsi soumis au désir d’un étranger qui sera entré par hasard dans notre boutique. Mais le brocanteur veille. Il est l’ami de tous les objets ici, il est notre complice. Et s’il sent que la personne ne prendra pas soin de nous, il saura annoncer un prix exorbitant qui me fait toujours rire… si l’on considère qu’un presse-papier peut rire.

Je sais qu’il me protège qu’il saura m’offrir un beau destin, j’ai quitté l’inquiétude.

C’est ainsi, j’ai décidé de vivre tranquillement sans me soucier du prochain départ. À quoi bon s’inquiéter puisqu’il n’est même pas certain que je quitte cette boutique un jour ?

Et pourtant j’en ai parcouru du chemin, décoré des consoles, caressé des bureaux, effleuré des napperons…

Ma première rupture fut soudaine et violente. J’avais passé 20 belles années dans l’insouciance d’une petite maison bourgeoise bourguignonne où je trônais sur la table d’écriture de ma propriétaire, coin droit juste devant la fenêtre.

Je profitais des rayons de soleil en l’observant écrire de sa belle plume, en lignes régulières et fines toujours à l’encre bleue. Parfois, en cherchant l’inspiration, elle posait sa main vers moi, nos regards se croisaient. Alors mes fleurs bleues nourrissaient à nouveau son encre et la plume reprenait son glissement sur le papier. Le chat me donnait mon lot de caresses, c’était le temps du bonheur.

Mais un jour, la dame est partie. Les habitants du village sont venus un dimanche. Ils déambulaient, touchaient les meubles, les objets. Ils les convoitaient, parlementaient et repartaient aussi rapidement, remorques chargées et satisfaits.

C’est un jeune homme élégant qui m’a acheté, il n’a rien emporté d’autre. Il n’était pas du village lui, les vacances l’avaient conduit cet été là en Bourgogne. Avec lui, j’ai connu l’aventure, nous avons beaucoup voyagé, en France, dans divers pays, puis au Brésil. Pourtant, je ne me sentais pas perdu, car il me posait toujours, dans tous ses logements près d’un rayon de soleil devant la fenêtre.

Un matin de Noël, alors qu’il était déjà âgé, il m’a offert à sa petite fille. J’étais confus qu’il lui fasse cadeau d’une demi boule le jour de Noël ! Mais elle paraissait ravie.

Elle m’a gardé près d’elle puis a fini par m’oublier dans sa bibliothèque, près de ses livres préférés, avec qui je dois l’avouer j’ai bien vécu, de belles années littéraires. Un jour, le brocanteur est passé chez elle. Lui, mon ami maintenant. Il m’a acheté et m’a installé dans la boutique qu’il venait d’ouvrir dans son projet de retour aux sources bourguignonnes dans le village de ses grands-parents.

Jusqu’à ce jour, je n’ai pas élucidé le mystère… Sait-il que les premières mains qui m’ont tenu étaient celles de sa grand-mère ? Est-ce pour cela qu’il dissuade les acheteurs, même les plus pugnaces, et qu’il me garde et me regarde ?

Sait-il que je sais ?

Est-ce la fin du voyage ?

Depuis le temps que je réside dans cette boutique, je ne peux pas m’en empêcher, quand quelqu’un apporte un nouvel objet au brocanteur, je donne mon avis, j’évalue, je juge ! Évidemment, sans impact, vous l’imaginez bien puisque la plupart des humains ne savent pas écouter les objets. Mais après tout, à mon âge et en tant qu’un des premiers locataires de la brocante, je peux bien apprécier la cohabitation possible ou non avec ces nouveaux venus. Je peux supposer que j’ai acquis une certaine expertise en la matière puisque j’ai remarqué qu’au fil des années le brocanteur et moi semblons nous accorder de plus en plus sur nos choix.

La plupart des vendeurs ne viennent que pour se débarrasser de leurs objets… Néanmoins , ils n’ont pas fait le choix de les jeter ce qui nous laisse espérer qu’ils ont peut-être perçu que les objets vivent : catégorie une de vendeurs.

Ils se font plus rares ceux qui entrent timidement après avoir longuement mûri leur décision et choisi spécifiquement notre boutique car ils savent eux, catégorie deux de vendeurs, qu’ils nous confient non pas un objet mais une histoire. Les plus épanouis la racontent au brocanteur et toute la boutique en profite. Les plus discrets ne la livrent qu’à moi prétextant m’observer un peu avant de se tourner vers le brocanteur pour faire leur négociation douloureuse.

Elle, quand elle est entrée ce matin, en une seconde j’ai su qu’elle appartenait aux rares personnes de la catégorie trois.

C’est un petit encrier qu’elle apportait, enveloppé soigneusement de bulles protectrices. Au moment où elle l’a déballé, j’ai su que le brocanteur, elle et moi, ressentions la même émotion. Il n’était pas utile de raconter, d’expliquer. Il s’agissait simplement de ressentir. De savoir ensemble que l’encrier n’était ni un objet ni une histoire, mais un symbole. Un symbole qui trouverait sa place, en face de moi, souvenir de ce premier bureau, lorsque ma première compagne, sa grand-mère bourguignonne trempait sa plume dans l’encrier et que je la guidais en silence.

Le 14 juin 2025, après la visite de la maison natale de Colette.

Mes tissages, métissages.

Je suis l’arbre. Aujourd’hui je me lance. Cela fait bien longtemps que j’attendais ce moment de courage, pour te parler. J’ai attendu en silence. J’ai retenu ma respiration, je me suis courbé, mes branches ont poussé en te laissant de la place, silencieusement, patiemment. Mais il est bien tard et voici venir la voiture rouge. Alors, vite, il faut que je te parle, je n’ai plus rien à perdre. Mes feuilles sont tombées d’ailleurs, cette nuit, toutes en une seule fois. Étrange phénomène et le jour point maintenant, parler c’est se mettre à nu.

Tu es arrivé après moi. Au départ, quand tu t’es planté là à côté de moi, j’étais intrigué et ravi. J’ai vu en toi un ami. J’aurais du comprendre que ce que je voyais n’était pas un ami mais la possibilité d’un ami. Les premiers jours de notre rencontre, j’aurais du t’observer, prendre de la distance. Mais comment avoir ce point de vue quand on est enraciné ?

J’occupais mon espace, tranquille dans mon quotidien avec le chat qui venait gratter mon tronc de temps en temps, l’aigle qui me protégeait de loin… J’avais pris racine dans une évidence presque satisfaisante.

Et tu es venu. C’était l’automne, mais pour toi les saisons n’existaient pas. Tu resplendissais de cette couleur verte, sombre et profonde au départ des branches, plus tendre à leur extrémité quand elles allaient jusqu’à me caresser.

Tu as grandi ainsi et je t’ai fait de la place. Alors que je devenais fatigué, tortueux, toi tu t’élançais toujours majestueux ; le roi des forêts, dit la chanson. L’hiver, c’est sur toi que la neige aimait se déposer en lourd manteau alors qu’elle m’ignorait depuis bien longtemps. Oui, je réalise seulement maintenant le déséquilibre de nos forces et de nos attractions.

Alors, pour qui vient-elle ce matin dans sa voiture rouge ? Qu’en penses-tu ? Vient-elle pour toi ou pour moi ? Je me tais. Je donne la parole à la tisseuse d’histoires.

Je suis la tisseuse d’histoire. Je viens pour toi ce matin l’arbre. Je viens calmer tes questions. Non, tu n’as pas été immobile et effacé tout ce temps. Sans toi, mon oeuvre n’aurait pas pu se réaliser, tu oublies un peu vite. Des enfants ont grimpé joyeusement à tes branches durant toutes ces années. Ils n’ont plus l’âge de se défier ainsi à ta peau mais ils reviendront de temps en temps, tout contre toi. Tes feuilles se sont envolées ou ont nourri le sol, chaque année tu as offert cela sans compter car tu es l’arbre généreux. Tes graines dispersées ont donné vie aux motifs les plus chatoyants de mon tapis.

J’ai tissé un sapin près de toi, c’est vrai. Car je recherchais le contraste. Je viens aussi pour toi le sapin. J’avais envie de tisser l’histoire d’un lieu hostile et attrayant, vert, gris et rouge, froid et flamboyant, minéral et de la force de vie des mauvaises herbes.

Oui, je tisse le contraste. Mes navettes naviguent, allers-retours incessants sur votre paysage, savoir-faire ancestral qui dessine vos existences. Mais je ne suis qu’artisane, patiente et confiante du destin qui se noue. Alors, je donne la parole à ceux qui écrivent.

Voici le choeur.

Nous sommes ceux qui chantent autour de vous, ceux qui accompagnent votre histoire. Alors quoi ? Vous croyez, sapin, arbre, que vous trouverez les réponses en vous regardant l’écorce ? En ressassant vos souvenirs et en questionnant l’espace qui s’est tissé entre vous ? Mais enfin ! Il en est ainsi pour tout le monde !

Vos racines se touchent, sous la terre elles ne pourront jamais se détacher. Plus vous grandissiez, plus elles se rapprochaient et s’emmêlaient. Mais cela, c’est l’invisible, l’enfoui. Et vous, vous avez grandi, vos branches ont cherché le ciel un peu plus chaque année. Maintenant, de cette hauteur, vous réalisez que l’espace entre vous est plus vaste, que vous ne parvenez plus à joindre vos branches incertaines. Mais au lieu de vous morfondre, ne comprenez-vous pas que vous voyez plus loin, que vous découvrez de cette hauteur de plus vastes horizons, de plus nombreux possibles ?

Nous avons écrit votre histoire. Nous sommes le chœur. Nous sommes ceux qui chantent autour de vous. Nous sommes vos amis. Croyez-vous que les personnages peuvent se défaire de ceux qui écrivent ? Non, nous sommes là, et nous le serons toujours ; pour les fêtes, les rires, les voyages et les repas, passés comme à venir, alors qu’allez-vous imaginer ? Que vous avez choisi vous-mêmes la couleur de nos fils, l’alternance de nos passages sur votre toile, l’imbrication de nos fibres pour tisser les motifs de votre existence ? Nous sommes l’amitié. Nous sommes le chœur chantant et joyeux qui résonne autour de vous. Grandissez encore. N’ayez pas peur. Nous sommes là.

Le 8 février 2025. D’après les illustrations de Mathilde Poncet «  La peau du lynx », Album jeunesse publié en Mars 2023 aux éditions Les fourmis rouges.

Automne

Le 8 novembre 2025

La rivière s’écoule avec lenteur. Ses eaux murmurent près du bord aux souches des vieux aulnes. Arbres de mon enfance, ils n’ont pas bougé, ils se nourrissent à la rivière depuis des années et ils écoutent ce qu’elle leur confie. Aujourd’hui, elle leur rappelle l’image de ce promeneur solitaire.

La forêt me ramène toujours à mon père, en toute saison, en toute géographie. La forêt me met en mouvement, comme lui, lorsqu’il partait de longues après-midis, seul, parcourir les sentiers adoucis des tapis de feuilles. Forêt secrète, renfermant son cheminement, père marcheur, songeur et solitaire. Que venait-il trouver là dans cet espace immense et si intime pour lui ?

Par tous les temps, il avançait si petit et vulnérable dans l’ épaisseur des chemins d’automne, assombrie par les couleurs chaudes, les orangés, les rouges et la pâleur du soleil plus timide. Pourtant, je pense qu’il devait se sentir protégé ici.

Mon père n’était ni chasseur, ni photographe, ni sportif ; il n’avait pas besoin de cible, de trophées ou de récit pour se mettre en marche dans la forêt. Personne ne savait où il partait, quand il reviendrait, s’il allait se perdre. Le savait -t-il lui lui-même ? Se perdre dans la forêt n’était pas un évènement exceptionnel pour mon père. Cela constituait un amusement, une habitude pleine de surprises, une légère frayeur rassurante car il savait qu’il appartenait à la forêt. J’ai gardé de lui trois petites pommettes, ces fruits de l’aubépine, qu’il avait déposées sur ma table de nuit, ce soir où l’épuisement m’avait endormie avant même qu’il ne rentre. Ce fut sa façon de calmer mon inquiétude. Ces trois cenelles sont comme trois perles, bijoux discrets à mes côtés.

Moi, c’est l’automne que je préfère en forêt. Ce passage, cette transition lente qui nous fait moins regretter la fin des vacances et de l’été. Nous voulions retenir la chaleur, nos corps légers et insouciants, l’amplitude des jours qui augmentait notre énergie, les soirées éternelles entre amis, à tenter de distinguer encore nos regards longtemps dans la nuit claire. Nous nous accrochions à ce présent là, à ces journées idéales, débarrassées des contraintes et sans heures. Mais, le cerf avance, majestueux, il reprend sa place et nous domine. Le vent léger, qui croise en mobiles réseaux ses rides d’argent clair assombrit les aulnes. La rivière nous repousse, elle redevient froide et distante, trop froide pour nos ébats maintenant. Nous lui imposons encore quelques ricochets pour tenter de garder notre lien avec elle. Ignorants que nous sommes ! Nous lui rendons son bien, ses cailloux, nous reculons peu à peu, résignés à lui céder ce qui lui appartient. L’automne a ce pouvoir de ralentir la vie, les souffles, les cris et les éclaboussures. La forêt parle une autre langue, l’automne. Rentre chez toi, allume un feu, installe-toi, lovée sous un plaid avec un bon livre et quelques châtaignes. Je reprends mon territoire. Le feu d’artifice de mes feuilles célèbre cela. La rivière et moi nous accordons, chantons et parons les animaux. Chaque couleur d’automne est une note de musique dans notre symphonie.

La forêt chante, la rivière murmure, le cerf brame. Et moi, j’écris. Et voici le piège. Quelques feuilles dorées, des noisettes, un écureuil ou même des lutins, un début m’est donné. L’automne, quelques phrases poétiques et des images. Mais mon écriture ne reste pas dans ce présent offert, dans ce début d’histoire. Je marche en forêt, à grand bruit joyeux dans les feuilles qui virevoltent. Je pourrais m’en tenir là. Tenir, m’accrocher au présent ; la forêt, la rivière, le cerf et l’écureuil. Observer, décrire et sentir. Ressentir. Mais ce début d’histoire était-il vraiment un début ? Qui peut expliquer où cela commence ? Il y a la forêt et il y a eu mon père. Il y a l’automne et il y a eu l’été. Je marche en forêt et je marche vers mon père. Automne des défunts. Je marche dans mon passé. Mais un signe me réveille et me dit d’avancer : c’est le martin-pêcheur qui fuit d’une aile ardente dans un furtif rayon d’émeraude et de feu.

Derrière le spectacle.

Cela se passe l’après-midi, en début d’après-midi, dans la chaleur écrasante et moite de la ville. Bien sûr, il aurait pu choisir une représentation du soir dans le grand théâtre avec billet, entracte, annonce aux touristes. Mais non, il préfère les voir au spectacle de l’après-midi dans le parc, à l’ancienne. Il est parti suffisamment tôt de son quartier, en moto. Il n’a plus peur maintenant de se faufiler entre les motos, les vélos des marchandes de fleurs, les passants pressés qui évitent les trottoirs encombrés et se fraient un passage silencieux dans ce serpent de trafic infatigable. Il devient un élément, une écaille du serpent, fluide et courtois comme les autres, si bien qu’il lui semble que c’est le mouvement du serpent lui-même qui le déplace et le fait glisser jusqu’au parc, jusqu’au lac Hoan Kiem. Arrivé sur place, il accroche la moto à la masse des deux roues affalés les uns sur les autres, sans inquiétude aucune. Il ne lui reste plus qu’à traverser le parc pour rejoindre l’endroit où se joue depuis des siècles, les histoires traditionnelles des marionnettes sur l’eau. Le parc est bien entretenu : ses allées fleuries sillonnent entre parterres de pelouse abondamment arrosée, petites étendues d’eau surmontées par des ponts couverts de bois laqué, un temple au centre vers lequel convergent les locaux endimanchés et les touristes étonnés. Des enfants achètent des libellules en bois, des couples se font photographier en habit de mariage, des vieillards font le tour du lac, d’un pas régulier, des groupes de femmes forment une chorégraphie lente et apaisante dans leur rituel de gymnastique…Tout l’étonne, tout attire son regard ; il aimerait pouvoir capturer chaque instant, chaque expression de ces habitants qui s’offrent un peu de répit dans le tourbillon de la ville de Hanoï. Il ne doit pas se laisser trop distraire par ce spectacle enchanteur, la représentation des marionnettes sur l’eau est à 14h.

De son côté, l’artiste se prépare aussi. C’est toujours le même rituel, très ordonné, calculé, sans place pour l’imprévu. Cela le rassure. Il arrive une heure avant le début du spectacle, lui aussi est parti suffisamment tôt de chez lui. Il vit encore dans la maison familiale, maison tube, étroite, partagée entre les générations et dont tout l’espace du rez-de-chaussée est dédié à l’atelier de couture de sa belle-mère, sa femme et ses deux sœurs. La maison se situe assez loin du parc, il apprécie ce moment de transition, ce rare moment, rien qu’à lui. Étonnamment, dans le vacarme de la circulation, dans le désordre des ruelles et l’anarchie de cette ville ogre, c’est là qu’il peut se concentrer, s’apaiser et revenir à lui-même, avant le spectacle. Il se répète son texte, profite d’un arrêt au feu pour dénouer ses épaules, assouplir sa nuque, bailler, faire craquer ses doigts. Personne ne le verra pourtant. Il ne montera pas sur scène. Mais c’est un effort physique intense qui l’attend, il s’y prépare comme un sportif avant une compétition. Qui pourrait imaginer que derrière ses marionnettes graciles, costumées et flottant sur l’eau, se cachent des hommes comme lui, forts, pouvant tenir, à bout de bras ces grandes tiges de bois pendant des heures, sans vaciller, de l’eau jusqu’à la taille ? Il en a pleuré, des heures de répétition, des mois d’apprentissage sévère pour transformer son corps, sa posture, devenir le plus résistant et imperturbable possible, afin que la grâce, la légèreté aquatique et le mouvement puissent s’exprimer.

On dit que les marionnettistes manipulent les personnages et peuvent les assujettir à leurs histoires. En ce moment même, quand il regarde sa vie dans le petit rétroviseur de sa moto, il se demande si ce ne sont pas elles, les marionnettes, qui ont tracé sa vie, modelé son corps, son temps et son espace, toute une vie…

Ensuite, c’est le rituel. Les mêmes gestes, dans le même ordre., Arriver, s’habiller, enfiler ses cuissardes de caoutchouc, prendre un thé et un beignet à la viande pour tenir et ensuite s’enfoncer dans l’eau. Dire bonjour à ses marionnettes. Oui, les saluer les respecter. Jeter un œil rapide sur les spectateurs. Soulagement, ils sont bien là, postés sur leur minuscule tabouret. Alors chaque marionnettiste sait exactement où se placer, à quel moment se redresser pour faire apparaître son personnage, à quel moment plier les genoux ou s’écarter pour laisser la place à un autre protagoniste. Il entre le premier en scène. Ou plutôt non, sa marionnette est la première à lui ordonner de la porter, de la faire flotter dans la lumière, de la faire admirer et applaudir par le public ébahi de tout ce raffinement.

Car ils le savent tous les deux, sa marionnette et lui, ils l’ont compris et accepté. Qui ses admirateurs applaudiront-ils ? Absorbés par l’intrigue du conte, par son décor, entre buffles et rizières, ou emportés par le courage d’un guerrier, les admirateurs en oublieront totalement le marionnettiste. Ils dédieront leur sourire et leurs applaudissements à elle, la marionnette.

Elle a vaincu. Elle tire les fils de sa vie. Il n’est là que pour la faire rayonner, elle.

Mais voici que les tambours résonnent déjà, plus de temps pour divaguer. Il contracte tous ses muscles, empoigne les deux perches devant lui et les lève lentement en les gardant horizontales. Et dans une maîtrise et une abnégation qu’il accepte, il fait émerger sa marionnette à la surface du lac. Ici, point de commencement ni de fin.

Le 11 janvier 2025

Un jardin extraordinaire

Des essences et des sens… souvenirs du château du village de mes grands-parents.

Un jardin extraordinaire

Il est peu connu ce jardin. 
Il a été implanté là, en terrasse, au centre du village, dans l’enceinte du château, de telle sorte qu’il domine la vue sur la rivière et les ruelles du Vieux Bourg, tout en étant caché, discret et préservé. Oui, c’est un jardin qui se gagne par nos efforts, il faut gravir les marches affaissées, usées par les pas d’inconnus ou de proches au fil du temps, pour traverser la cour du château et le découvrir. On ne peut pas dire qu’il appartient à cette catégorie de jardins bien tracés, dessinés selon des plans bien prévus, ces jardins à la française apaisants de symétrie et d’organisation. Et pourtant, à bien le regarder, plusieurs parcelles le composent, chacune plantée d’essences et d’impressions spécifiques. Savoir si le tout est plaisant ? Je ne saurais dire. Le regard s’attarde sur une parcelle et se sent attiré, mais il peine à parcourir l’ensemble pour y trouver une unité.
J’ai le privilège de le visiter depuis peu. Il faut avoir traversé bien d’autres jardins pour être conduit à celui-ci. Un muret de pierres sèches l’entoure et je pousse le portillon pour avancer sur le sentier qui délimite les parcelles. Le jardinier présent m’explique :
« Cette parcelle est en jachère, elle se repose ; nous laissons toujours de l’espace prêt à accueillir de nouvelles plantations. Sur celle-ci à gauche se dessinent des fleurs qui changent d’allure si vous changez de position. Essayez ! »

En effet, alors, qu’elles paraissent chaleureuses et épanouies depuis le sentier, elles montrent une face incertaine et sombre depuis l’autre côté de la parcelle. Vues du dessus, elles donnent l’impression de s’éloigner, de se dissiper dans le fouillis des herbes qui les entourent.
« N’oubliez pas que vous êtes dans un jardin des souvenirs !, m’éclaire le jardinier, à qui cette idée paraît toute naturelle.

- Mais, là-bas, dans cette parcelle, ce sont bien des fleurs réelles ?
- Là ? La parcelle des soucis, des pensées, des myosotis… ? Oui, si vous voulez, comme vous le souhaitez. Elles peuvent être des fleurs réelles ou des souvenirs ; c’est vous qui choisissez, m’offre le jardinier.

Et cette dernière parcelle, elle n’est pas entretenue, c’est la friche !
–Là, vous avez raison. Si je ne prends pas soin d’eux, les souvenirs s’emmêlent, se laissent étouffer par les ronces. Certaines espèces essaient même de s’échapper de leur parcelle. C’est un travail quotidien.
Regardez cette espèce, elle pousse dans la parcelle des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs méritent un soin particulier. Aucun guide de jardinage n’a encore pu détailler l’ensemble des soins à leur apporter. En effet, ces souvenirs d’enfance dictent eux-mêmes au jardinier leurs besoins, les soins qu’ils réclament. Seuls l’écoute, l’œil attentif du jardinier et le silence permettent de comprendre le traitement à leur réserver. Parfois, ils demanderont à être arrosés abondamment, sans autre soins. On arrose presque… pour oublier ; ce qui est extrêmement risqué, quand on est jardinier préposé aux souvenirs. Parfois, ils demandent à être abrités, enveloppés, consolés peut-être. Je dépose alors ma serre sur la parcelle pour les réchauffer, je les laisse tranquilles, ils n’ont plus besoin de moi, mais seulement de ma patience; l’abri, la chaleur et la douceur les préservent et je sais que je les retrouverai plus tard.
« Pouvons-nous les cueillir et les offrir ces souvenirs d’enfance ? Ils formeraient un bouquet tout à fait équilibré une fois assemblés, demandai-je, curieuse.

- Les jardiniers qui cultivent ces souvenirs d’enfance pour les fêtes, les bouquets, les cadeaux, doivent être passés maitres dans l’art de la sélection. Il ne s’agit pas de tout offrir. Regardez dans ce coin de la parcelle des souvenirs d’enfance, que voyez-vous ?

- Rien.

- Et pourtant. Certaines graines dorment pendant des années, et au bout de sept ans ou un peu plus, elles surgissent, les années du Niño. Vous savez le Niño, cet état climatique particulier, ce courant qui chamboule les saisons.

El Niño… Oui je sais, el Niño, l’enfant…



Le jardinier m’accompagne subtilement vers la sortie et m’indique en guise d’au revoir : « Si vous le souhaitez, vous pouvez visiter le petit musée dans le château. Ce musée explique l’historique du jardin des souvenirs. Initialement , personne n’imaginait pouvoir cultiver des souvenirs. Les jardiniers étaient formés à la culture des passions, des envies, des actions ou des désirs… Mais ils se sont trouvés, emprisonnés dans un mal-être grandissant, dans un tourbillon vertigineux de rapidité. C’est alors qu’un jardinier plus lent que les autres décida d’expérimenter la culture des souvenirs. Le jardin ne comportait au départ pas autant d’espèces qu’aujourd’hui. Le jardinier avait élaboré un guide des souvenirs autorisés et non autorisés. Le jardin avait alors plutôt l’allure de ces albums photos de famille : chaque plante y était souriante, chaque parcelle classée par année d’arrivée de ses graines. L’ensemble était harmonieux et ordonné. Mais une fois le plaisir rassurant de le parcourir une première fois, les visiteurs le délaissait, ils n’y revenaient presque jamais. C’est que ce jardin était incomplet…
Les enfants du premier jardinier transformèrent le jardin. Audacieux indépendants, ils avaient voyagé, visité de nombreux lieux. Ils étaient partis loin, parcourir le monde. En revenant, ils oeuvrèrent à recomposer le jardin, tel que vous le connaissez. Ils s’aventurèrent à semer également les souvenirs non autorisés ou les souvenirs plus secrets.

Ce sont ces souvenirs qui donnent structure au jardin actuel. Car que seraient les tulipes chaloupées ordonnées en massifs ovales sans les herbes folles qui leur apportent légèreté ? Que seraient les hortensias bedonnants et sages des repas de famille sans les pissenlits insignifiants à leurs pieds mais préférés des enfants ?
C’est ainsi que peu à peu la terre du jardin apprit à accueillir tous les souvenirs.

le 7 décembre 2024


Des essences et des sens… souvenirs du château du village de mes grands-parents.

Un jardin extraordinaire

Il est peu connu ce jardin. 
Il a été implanté là, en terrasse, au centre du village, dans l’enceinte du château, de telle sorte qu’il domine la vue sur la rivière et les ruelles du Vieux Bourg, tout en étant caché, discret et préservé. Oui, c’est un jardin qui se gagne par nos efforts, il faut gravir les marches affaissées, usées par les pas d’inconnus ou de proches au fil du temps, pour traverser la cour du château et le découvrir. On ne peut pas dire qu’il appartient à cette catégorie de jardins bien tracés, dessinés selon des plans bien prévus, ces jardins à la française apaisants de symétrie et d’organisation. Et pourtant, à bien le regarder, plusieurs parcelles le composent, chacune plantée d’essences et d’impressions spécifiques. Savoir si le tout est plaisant ? Je ne saurais dire. Le regard s’attarde sur une parcelle et se sent attiré, mais il peine à parcourir l’ensemble pour y trouver une unité.
J’ai le privilège de le visiter depuis peu. Il faut avoir traversé bien d’autres jardins pour être conduit à celui-ci. Un muret de pierres sèches l’entoure et je pousse le portillon pour avancer sur le sentier qui délimite les parcelles. Le jardinier présent m’explique :
« Cette parcelle est en jachère, elle se repose ; nous laissons toujours de l’espace prêt à accueillir de nouvelles plantations. Sur celle-ci à gauche se dessinent des fleurs qui changent d’allure si vous changez de position. Essayez ! »

En effet, alors, qu’elles paraissent chaleureuses et épanouies depuis le sentier, elles montrent une face incertaine et sombre depuis l’autre côté de la parcelle. Vues du dessus, elles donnent l’impression de s’éloigner, de se dissiper dans le fouillis des herbes qui les entourent.
« N’oubliez pas que vous êtes dans un jardin des souvenirs !, m’éclaire le jardinier, à qui cette idée paraît toute naturelle.

- Mais, là-bas, dans cette parcelle, ce sont bien des fleurs réelles ?
- Là ? La parcelle des soucis, des pensées, des myosotis… ? Oui, si vous voulez, comme vous le souhaitez. Elles peuvent être des fleurs réelles ou des souvenirs ; c’est vous qui choisissez, m’offre le jardinier.

Et cette dernière parcelle, elle n’est pas entretenue, c’est la friche !
–Là, vous avez raison. Si je ne prends pas soin d’eux, les souvenirs s’emmêlent, se laissent étouffer par les ronces. Certaines espèces essaient même de s’échapper de leur parcelle. C’est un travail quotidien.
Regardez cette espèce, elle pousse dans la parcelle des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs méritent un soin particulier. Aucun guide de jardinage n’a encore pu détailler l’ensemble des soins à leur apporter. En effet, ces souvenirs d’enfance dictent eux-mêmes au jardinier leurs besoins, les soins qu’ils réclament. Seuls l’écoute, l’œil attentif du jardinier et le silence permettent de comprendre le traitement à leur réserver. Parfois, ils demanderont à être arrosés abondamment, sans autre soins. On arrose presque… pour oublier ; ce qui est extrêmement risqué, quand on est jardinier préposé aux souvenirs. Parfois, ils demandent à être abrités, enveloppés, consolés peut-être. Je dépose alors ma serre sur la parcelle pour les réchauffer, je les laisse tranquilles, ils n’ont plus besoin de moi, mais seulement de ma patience; l’abri, la chaleur et la douceur les préservent et je sais que je les retrouverai plus tard.
« Pouvons-nous les cueillir et les offrir ces souvenirs d’enfance ? Ils formeraient un bouquet tout à fait équilibré une fois assemblés, demandai-je, curieuse.

- Les jardiniers qui cultivent ces souvenirs d’enfance pour les fêtes, les bouquets, les cadeaux, doivent être passés maitres dans l’art de la sélection. Il ne s’agit pas de tout offrir. Regardez dans ce coin de la parcelle des souvenirs d’enfance, que voyez-vous ?

- Rien.

- Et pourtant. Certaines graines dorment pendant des années, et au bout de sept ans ou un peu plus, elles surgissent, les années du Niño. Vous savez le Niño, cet état climatique particulier, ce courant qui chamboule les saisons.

El Niño… Oui je sais, el Niño, l’enfant…



Le jardinier m’accompagne subtilement vers la sortie et m’indique en guise d’au revoir : « Si vous le souhaitez, vous pouvez visiter le petit musée dans le château. Ce musée explique l’historique du jardin des souvenirs. Initialement , personne n’imaginait pouvoir cultiver des souvenirs. Les jardiniers étaient formés à la culture des passions, des envies, des actions ou des désirs… Mais ils se sont trouvés, emprisonnés dans un mal-être grandissant, dans un tourbillon vertigineux de rapidité. C’est alors qu’un jardinier plus lent que les autres décida d’expérimenter la culture des souvenirs. Le jardin ne comportait au départ pas autant d’espèces qu’aujourd’hui. Le jardinier avait élaboré un guide des souvenirs autorisés et non autorisés. Le jardin avait alors plutôt l’allure de ces albums photos de famille : chaque plante y était souriante, chaque parcelle classée par année d’arrivée de ses graines. L’ensemble était harmonieux et ordonné. Mais une fois le plaisir rassurant de le parcourir une première fois, les visiteurs le délaissait, ils n’y revenaient presque jamais. C’est que ce jardin était incomplet…
Les enfants du premier jardinier transformèrent le jardin. Audacieux indépendants, ils avaient voyagé, visité de nombreux lieux. Ils étaient partis loin, parcourir le monde. En revenant, ils oeuvrèrent à recomposer le jardin, tel que vous le connaissez. Ils s’aventurèrent à semer également les souvenirs non autorisés ou les souvenirs plus secrets.

Ce sont ces souvenirs qui donnent structure au jardin actuel. Car que seraient les tulipes chaloupées ordonnées en massifs ovales sans les herbes folles qui leur apportent légèreté ? Que seraient les hortensias bedonnants et sages des repas de famille sans les pissenlits insignifiants à leurs pieds mais préférés des enfants ?
C’est ainsi que peu à peu la terre du jardin apprit à accueillir tous les souvenirs.

le 7 décembre 2024


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Mes provisions, mon voyage.

Mes provisions. Mon voyage.

Tout était prêt. C’était décidé, je partirais seule cette année. Depuis bien longtemps. Pas de compromis. Résister, s’y tenir, partir quelques jours, mais seule.

Toutes ces années, tous ces étés tellement prévisibles, toujours le même petit sentier caillouteux, toujours la même dune à gravir, la même plage, si longue, si plate. Et puis, je n’avais jamais osé le lui avouer, mais je déteste, mais alors je déteste, le sable. Le sable qui se glisse entre mes orteils, qui colle sur mes mollets, dont je ne me débarrasse jamais tout à fait. Tous ces étés ensablés !

Où aller pour se sentir vraiment en vacances ? Je parcourais le rayon guide touristique de cette grande surface de la culture :Laos, Thaïlande, les cottages d’Angleterre, les canaux des villes du Nord, les grandes villes, je n’avais jamais vu Berlin, pourquoi pas ? Mais aucune destination ne semblait combler ma quête. Prenons le problème autrement, pensai-je. Que fallait-t-il pour se sentir vraiment en vacances ? Je ferais d’abord mes provisions, la destination suivrait.

D’une énorme valise, je passai à un sac à dos, le vieux sac à dos de randonnées de ma jeunesse, pour finalement conclure avec ce petit bagage tout simple. il ne me fallait pas grand chose pour me sentir vraiment en vacances ; c’était décidé, j’irais sur ce lac, le lac sur lequel j’avais pratiqué le pédalo pour la première fois.

Eux, ils partiraient à la mer bien sûr, je les y rejoindrais un peu plus tard, on épuiserait l’été ensemble là-bas, évidemment. Et puis, comme chaque année, il avait promis de rapporter des sablés à toute la famille.

« À bientôt, mon chéri.

– Sois prudente, appelle-moi.

– Mais oui, ne t’inquiète pas ! Allez, à dans une semaine… »

La voiture roule, les paysages défilent et je respire.

Retrouver ce lac, pédaler dessus. Car on peut pédaler sur l’eau en effet, on peut pédaler dans beaucoup de choses d’ailleurs, ou pédaler tout court.

Ces quelques jours de parenthèse solitaire furent délicieux. Le dernier soir, je m’assis au bord du lac, partagée entre soulagement, fierté et impatience de les retrouver. Je levai les yeux, une étoile filante traversa le ciel et je compris, enfin.

7 septembre 2024

Été 2024