Ma maison

Dans ma maison, vous viendrez. D’ailleurs, ce n’est pas ma maison. Je suis entrée comme ça un jour, il n’y avait personne.

C’était l’été et les roses embaumaient la cour. Les volets inclinés la protégeait certainement de la chaleur tout en éclairant d’un voile l’intimité de la maison.

Les hortensias bordaient encore son mur gauche le long de l’allée. Ils paraissaient un peu moins ronds, un peu moins épanouis. Ils hésitaient maintenant entre le bleu et le rose. Ils semblaient pourtant, comme ces anciennes photographies jaunies, m’inviter à une nostalgie sereine et familiale. Leurs branches nouées et fleuries me confiaient : « Nous sommes là, nous avons gardé la mémoire des soins et de l’amour qui a vécu ici. Nous poussons chaque année car nous t’attendions, nous savions que tu allais venir. »

J’ai poussé le portail, j’hésitais entre l’envie de grimper les escaliers, me précipiter à l’intérieur pour m’imprégner de l’odeur de mes vacances enfantines ou le désir de faire le tour du jardin. Le jardin. Retrouver les coins où j’aimais me tapir à l’heure de la sieste, les allées de terre qui ramèneraient à moi le goût des premières fraises, le velouté des framboises puis l’acidité du cassis ou des groseilles. Laisser glisser mes doigts sur les fils à linge distendus et imaginer mes cheveux bouclés d’enfant plongés dans les draps frais et blanchis.

Je fis le tour du jardin, jardin sans lequel la maison ne serait pas complète, sans lequel elle n’aurait pas comblé ainsi mes jours depuis l’enfance.

Puis j’osai monter lentement l’escalier de pierre et poser ma main sur la poignée rouillée. J’allais entrer : j’enfonçai mes deux pieds fermement dans le sol, j’attendais, en respirant, l’assurance de revenir à cet équilibre, à mon histoire, avant d’ouvrir la porte.

J’avais décidé d’y passer huit jours, je savais que je pouvais prendre tout mon temps, que cet espace de huit jours m’était offert et suffisant pour revivre et habiter la maison. Je n’aurais pas à me précipiter, les objets resteraient à leur place ; tout était là qui m’attendait. La main sur la porte, je voyais déjà chaque pièce en détail, le placard dans l’entrée, l’agencement des meubles, les cadres photos et l’horloge. Dans les chambres au fond, les lits parfaitement couverts et le petit bureau en merisier près de la fenêtre.

Cette stabilité, cette stabilité de la maison qui m’avait habitée toutes ces années, qui m’avait empêchée de vaciller et de plonger sous la houle, car elle avait constitué mon repos intérieur, mon ancre.

J’entrai. Tout était là. Dans le salon, les deux fauteuils côte à côte regardaient dans la même direction. Personne ne s’était plus jamais assis là depuis le dernier départ. Et je ne pus que les caresser, sentir le cuir grainé sur ma paume.

J’avais tout mon temps. Le temps de ne toucher à rien, le temps de laisser la maison me raconter son histoire et pas seulement mon récit. Le temps qu’elle me livre le message initial, les espoirs, les désirs de ceux qui l’avaient bâtie, investie, choyée.

Mais un bruit, comme un frottement me sortit de mon cheminement. Sur le balcon, un chat me fixait d’un air interrogatif presque réprobateur. Immobile, il semblait me dire : « Ici, c’est ma maison. »

Nous nous fixions ainsi, de chaque côté de la fenêtre, moi à l’intérieur, lui à l’extérieur. Il ne tenait qu’à moi d’ouvrir cette possibilité, de le laisser entrer et accepter que d’autres que moi puissent prétendre appartenir aussi à la maison. De céder, dans le doux pas chaloupé du chat, que, si elle avait résidé dans chacun de mes jours, la maison appartenait également à la mémoire de tous ceux qui avaient franchi son seuil.

Quelle était alors l’histoire de la maison ? Pourquoi s’était-elle tue si longtemps ? Pourquoi avait-elle maintenant, à cette période de ma vie, besoin de se réveiller et de me parler à nouveau ?

Nous allions entamer une conversation, le chat, la maison et moi. Huit jours pour mêler nos histoires, démêler nos histoires.

Casaniers pendant huit jours.

Confinés, domiciliés.

Propriétaires de nos souvenirs.

Locataires de ces espaces sublimés.