La place est en travaux cette année, les barrières métalliques bleues et jaunes la cernent et entourent le vide-grenier dominical. C’est l’hiver et les arbres opposent, comme un affront, la nudité de leurs branches aux frimas du Nord. Avez-vous remarqué que plus les humains se couvrent de manteaux, de draps de laine dissimulant leurs corps, plus les arbres, eux, se dénudent ? Le froid n’est qu’un état auquel humains et forêts réagissent en opposition.
Revenons à la grand place. Ses pavés commencent à s’user, certains manquent à l’appel. Peut-être ont-ils servi quelques manifestations brûlantes ces soirs de printemps, quand la jeunesse avait encore le goût de l’union, la foi des espoirs collectifs, l’envie des batailles joyeuses qui servaient autant les causes nobles qu’un prétexte à leurs premiers amours et désirs.
Pavés de la chaussée, gris. Briques des façades, rouges.

Alignement des fenêtres qui contemplent la place derrière les rideaux blancs. Pas une seule fenêtre qui n’ait ajusté ses rideaux d’une manière originale, chacune sa façon d’observer la place : l’impudique qui ne se cache derrière aucune tenture, la discrète toute voilée, l’intrigante qui a enlacé délicieusement les deux pans de tissu au centre, l’organisée qui a écarté chaque rideau symétriquement pour encadrer la scène.
De cadres, il est bien question sur cette place, une accumulation de cadres. Le grand cadre posé au premier plan, le grand Charles, oublié de l’histoire ce dimanche matin mais qui s’en amuse en toute bonhommie, qui semble nous accueillir et nous accompagner au second plan, s’effacer devant ce couple affairé à fouiller. Ils cherchent, ils remuent, farfouillent… ils cherchent… lui des passoires, elle des bracelets de montres, ces objets qui ont laissé filer le temps entre eux, attachement à ces petites choses du quotidien alors que l’histoire est passée et que nul ne se soucie de son enseignement.

Merci à Sandrine pour cette photographie…
D’autres cadres attirent encore le regard. Onirique, ce cœur sanglant couché s’endort-il sans frissonner, revient-il d’une tranchée sous le frais cresson bleu ? En contrepoint, des chats maghrébins peints en couleurs vives analysent la situation, questionnent s’il est préférable, à ce stade, de sortir du cadre, se tenir immobiles encore quelques années ou disparaître furtivement dans l’œil de la destinée.
Et quand notre regard se rassure enfin, quand il pense avoir trouvé les lignes à suivre pour le conduire vers un sens, sur la vitrine en fond de décor, quand il s’apaise d’échapper à tant de loufoquerie, notre œil divague encore pour rencontrer ce personnage : buste immobile, stoïque et superbe, il nous surveille du coin de son oeil écalé à la paupière, usé comme la peinture du bar déserté derrière lui. Bar dans lequel il apprécierait bien secrètement un Picon ou un Zizi Coin Coin au comptoir s’il pouvait se mouvoir et remonter le temps.
Cette scène n’a qu’un seul but. Nous la croyons composée là pour nous animer du présent vivant, de l’ambiance concrète d’un dimanche matin de marché.
En réalité, elle a été pensée, agencée méticuleusement pour nous conduire uniquement à l’Imaginaire, immanquablement à l’Imaginaire.

L’imaginaire – Librairie – Rachat de bibliothèques.
Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Pourquoi afficher en grandes lettres au-dessus des fenêtres cette mention « Librairie – Rachat de bibliothèques » , comme pour s’excuser d’avoir oser exprimer l’essence même de ce lieu et son seul graal, l’imaginaire ?
L’imaginaire – Librairie – Rachat de bibliothèques.
Quelque chose cloche dans cette banderole « Librairie – Rachat de bibliothèques », comme une dissonance, une limite au rêve. Comme ces barrières de chantier pour ces chats tétanisés, comme la courbure de ce couple feignant fouiller dans sa matérialité à l’heure de l’angélus pour ignorer la magie ambiante. La librairie a choisi de se présenter par ces quelques mots, en parfaite harmonie de désirs et entraves, en accord implicite entre extérieur et intérieur, en oxymore accordé à la place ce dimanche d’hiver : L’imaginaire – Librairie – Rachat de bibliothèques.
Qui peut bien vendre sa bibliothèque, la céder à l’imaginaire ? Quelle violence de la vie peut conduire à délaisser les lettres, les pages jaunies, l’odeur du papier tacheté des contes de notre enfance, des romans intimes de notre jeunesse, ou encore des essais compagnons de nos certitudes et incertitudes ? La petite Fadette, le Grand Meaulnes, The Catcher in the Rye ou le Rêve de Zola pourraient -ils en un instant s’engouffrer dans l’Imaginaire ?
L’imaginaire réside peut-être là dans cette boutique, non pas dans les livres soigneusement dépoussiérés et posés sur les tables de bois cironné, mais dans l’espace autour de ces livres, dans ces histoires secrètes qui les accompagnent, ces liens invisibles qui flottent dans la pièce. Les récits de leurs anciens propriétaires, qu’ils aient effleuré, feuilleté ou encore dévoré ces livres comme les révélations de leur vie. L’imaginaire est cette transmission muette, cette main tendue de lecteur à lecteur, ce passage d’émotions d’un inconnu à un autre, que chacun peut s’offrir s’il ose pousser la porte de la boutique, sans but, sans contrainte, simplement dans l’humilité de la rencontre, la certitude de l’inconnu.
