La carte postale

Je le vois. Je le vois encore, assis à cette terrasse, sous la chaleur sèche du Gers en été, à siroter une eau gazeuse, à observer la foule de touristes las sur cette place pavée.

Tout était tranquille et plat, rien ne demandait réflexion. Il affectionnait ces instants rares où il s’autorisait à savourer le néant de sa vie dont il était secrètement persuadé. Ce vide existentiel contre lequel il devait si souvent, en permanence, faire bonne figure, jouer un rôle pour lequel il n’avait pas passé le bon casting, par respect pour les autres. Là, devant les allées et venues de ces femmes, enfants, hommes qui lui semblaient irréels, assis à sa table en fer forgé, il se laissait aller à savourer ce détachement, cette vie en cinémascope dont il se sentait extérieur et spectateur.

Mais voici qu’elle allait rompre la sérénité de cette cavité estivale, elle, elle qui s’attachait à créer des liens, elle qui s’obstinait à vouloir mettre un sens à chacun de leurs jours, dont l’empilement depuis tant d’années devait bien constituer finalement leur vie commune. Sur la table en fer, la formation parfaite des bulles de sa boisson aurait pourtant suffi à donner un sens à cet instant pour lui, mais elle posa des cartes, des cartes postales et un stylo.

Pourquoi voulait-elle à tout prix relier leur vie aux autres, écrire des cartes postales ? Pourquoi ne pouvait-elle pas, comme lui, savourer la vacuité de l’existence, le silence, le pouvoir de sortir de la vie terrestre en se taisant simplement à cette terrasse, en n’examinant que l’effet du dioxyde de carbone dans l’eau, sur leurs langues, dans leurs bouches ? Apprécier immobile la dissolution carbonique de leurs vies là maintenant, de cet instant hors du temps.

Les cartes avaient été achetées, chargées de son intention. Elles allaient rompre la vérité de l’impermanence des choses et des êtres, elles allaient casser le charme de sa propre invisibilité passagère au milieu de ces corps immatériels sous le soleil de la place.

La carte postale. Recto-Verso.

Recto, photo conventionnelle de monuments ou sites censés représenter leurs souvenirs. Pourquoi ce besoin de partager aux autres l’empreinte de nos propres souvenirs, ce besoin de leur prouver, de nous prouver qu’il y eut peut-être du bonheur ici, de l’émerveillement ou quelques secondes possibles de communion fugace ?

Verso – Verso, il devrait remplir ce petit rectangle blanc, si contraignant dans son espace, alors qu’en lui, il planait déjà avec les bulles de dioxyde de carbone s’envolant, divaguant sur le parvis, sous les arcades, il planait avec elles dans cette légèreté irréelle.

Mais son amour lui demandait d’écrire, dans cette cellule cartonnée si restreinte, écrire une carte postale pour les amis, pour la famille. Mais que dire ? Il savait qu’il lui faudrait encore une fois faire «  comme si », s’adapter à cette existence, à ses codes, tenter de comprendre le sens de tout cela, produire ces fragments d’écriture témoins de leur vie et destinés à des proches lointains, sans aucune certitude de leur réception et encore moins de leur compréhension.

Quel rôle fallait-il jouer, quels gestes exécuter ? Prendre le stylo, commencer par écrire l’adresse, coller le timbre avec précision, profiter de ces artefacts pour éviter encore l’absurdité de l’exercice. Tenter une formule, simple, efficace, appropriée, se souvenir de ses apprentissages pour ne choquer personne.

Comme s’il fallait témoigner et se persuader de la plénitude de leurs vacances, dans un contre sens absurde.

Il attendait encore, rien ne convenait. Le blanc éblouissant de la carte, l’aveuglement de son rôle sur cette scène familiale, sous ces arcades, ce morceau de carton qui l’extirpait de sa rêverie de vide dans ses nuages moléculaires ; tout cela commençait à l’agacer, à l’angoisser.

Alors, il la regarda, elle lui donna le courage de la suite. Il savait maintenant qu’elle l’aimait, que cet amour constituait peut-être une des rares assurances auxquelles il cédait parfois, à force de jours partagés et d’attentions. Il céda. Il s’autorisa à avouer sa vulnérabilité, et alors que les bulles de gaz s’envolaient et emportaient avec elles son âme plus haut au dessus des marronniers de la place, il lui demanda simplement : «  Qu’est-ce que j’écris ? »