La nuit j’écris.

J’écris dans la nuit. J’écris de la nuit, solitaire et silencieuse, écrin de mes écrits.

Il y a, à l’origine, cette attente. Pas une impatience ni un empressement, une attente paisible et rare.

J’écris sans savoir ce qu’il adviendra. La mine effleure le papier, appuie un peu plus fort parfois, le griffe, le découvre lentement. La mine parcourt l’étendue blanche dans la nuit, s’arrête, repart, s’use… Les mots se couchent et le sens prend forme. J’écris sans savoir, pourtant je n’ai pas peur. L’inconnu est ma quête. Attente, silence, incertitude, que mes alliés dans l’écriture deviennent alliés de nos rencontres.

Je pensais maitriser mes idées, mon projet, mon intention ; illusion. Les mots jouent avec, les bousculent, s’en emparent et les dépassent déjà. Les sonorités les transportent tels des feuilles flottantes sur ma rivière. Mon crayon suit au fil des mots le récit qui se construit fragilement. L’envie et la douceur comme garde-fous pour cette histoire qui inventera ce que nous ne soupçonnons pas. De quoi avons-nous peur ?

J’écris. Et mes souvenirs, mes oublis surgissent. Papier, charbon, matière, ponctuation, respirations minuscules ou majuscules convient mon passé sans jugement, sans lourdeur. Passé vibrant accueilli dans un sourire tendre au creux de nos bras.

J’écris de ma main, l’index pointé vers la feuille, les doigts fermes et mobiles pour déplacer légèrement le crayon. Mon regard attentif, mon corps calme et disponible. Ma respiration profonde. Mes lèvres qui murmurent. J’écris de mon corps, sans crainte, de ce corps qui a vécu, a été assez ému pour se mettre en mouvement de mots, de phrases, de danses.

J’écris dans l’élan, dans le geste, dans le plaisir de lier les signes et les lettres, dans le mouvement de la vie, dans le présent. Nos âmes pourraient glisser dans ce même élan et apprivoiser le présent.

Et quand il sera temps de quitter le mouvement, quand tout aura été écrit, tout aura été dit, quand il sera temps de laisser la feuille flottante s’accrocher à la mousse de la rive, puissions-nous offrir notre histoire à nos doux souvenirs, confier à d’autres les pages blanches, depuis ces nuits d’écriture où nous veillerons toujours l’un sur l’autre.

Tirana, Juillet 2023

« C’est une merveille d’ignorer l’avenir. » Marguerite Duras, Des journées entières dans les arbres.