On a tout écrit sur le café, élixir stimulant et apaisant. On a tout imaginé, raconté, livré, accompagné d’une tasse de café devant un carnet vierge. On a débattu, inventé, créé la littérature dans les cafés. Modiano nous a transportés dans ces cafés Poste restante Paris dont la désuétude entoure le lecteur d’un malaise ambigu.
Café, caffè, qahwa, espresso, cappuccino, macchiato, cafezinho brésilien, cà phê sữa đá du Vietnam, fleuve noir qui traverse les pays et s’écoule lentement dans nos vies, nos insomnies, nos luttes, nos réveils et nos départs, nos rencontres ou nos isolements.
L’odeur du café…

C’était celle dont elle se souviendrait toujours, des maisons d’ouvriers italiens dans la Lorraine sidérurgique de son enfance. Cette odeur enveloppante, chaude et tenace qui émanait de la cuisine et embaumait toutes les pièces de la petite maison mitoyenne, étroite mais ordonnée d’une accumulation de bibelots, cadres photos, céramiques, poupées souvenirs, napperons, vaisselle de mariage, tout un pays intime reconstitué dans cette atmosphère constante de l’odeur du café. Saveur du café italien, rassurante, marquée, chaleur contre la grisaille des usines, café acier, fumée du café et fumée des usines, noir du marc et noir de la suie, café italien point de repère et force de l’ouvrier exilé.
Le matin. Maintenant.
L’odeur du café le matin, premier bouquet, le brulé des grains concassés, qui réchauffe comme un feu de bois, l’arôme de pain grillé en accord parfait, la subtilité florale d’un Catura péruvien ou la rondeur cacaotée d’un Mundo Novo mexicain. L’odeur du café le matin, rappel de son enfance cosmopolite, sillage des voyages de sa vie, assurance de toutes ses traversées, odeur et instant sacrés qu’elle allonge, qu’elle étire à l’envie avant le nouveau départ.

L’après midi.
L’odeur du café l’après midi, cuir vieilli, effluves de tabac hollandais, épices douces de cannelle, et parfois plus encore : faune, odeur de fourrure humide, de peaux, de nature sauvage. L’odeur associée du journal, de l’encre noire, des lettres qui déteignent sur les manches de chemises de son père, comme elle le voit encore, image apaisée du journal, du café et du silence de son père.
Le café de l’après midi, la pause. La pause café. S’offrir un arrêt, un retour à soi, une parenthèse. Perdre son regard dans ce noir profond, ne rien ajouter, ni sucre ni nuage. Et tout de même y plonger sa cuillère pour le plaisir de la voir disparaître dans l’insondable : dans son passé, ses forces et ses failles, la magie de l’obscur liquide. Tourner lentement la cuillère en se disant simplement « Ça va aller ». S’offrir cette énigme de la couleur du café dans la pause de l’après midi. Et s’offrir le luxe de ne jamais finir totalement sa tasse, y laisser poétiquement toujours un fond, ne pas tout avaler, ne rien dévoiler totalement, ne pas affronter ce vide et cette absence, garder cette ombre sombre sur la porcelaine blanche, ce mystère.

Le soir.
L’odeur du café le soir, celle qui nous fait hésiter et nous attire, celle de la transgression, celle qui nous promet les longues insomnies et les infertiles ruminations. Elle la connaît aussi cette odeur, elle y cède avec conscience, liberté et amusement. Cette envie de prolonger la vie, de gagner sur la nuit en lui imposant un noir plus intense, l’arôme de caoutchouc et de cendres pour oublier l’amertume de l’existence, brûler encore sa vie au rythme des flaveurs persistantes d’un dernier café éclatant et corsé.
