Il observait tout. Elle et son univers. Il était là. Il l’avait voulu, venir ici et uniquement ici. Maintenant, il était là, dans son salon, dans son « boudoir » avait-il lancé d’un air amusé pour masquer son intimidation de cet intime. Enfoncé dans le grand fauteuil de cuir, froid, il ne savait où poser son regard.
Sur elle ou sur tous ces objets ?
Trop de choses
Trop de tout
Trop de temps écoulé
Tellement d’objets qu’il en avait le vertige, tellement d’objets qu’il avait peur de ne pas l’atteindre, elle, elle et la rencontre.

Ses yeux devaient fixer un point, se poser, rencontrer enfin… un objet au moins, si ce n’était elle.
Il s’accrocha à ce cadre.
Ce n’était pas un hasard si son choix s’était porté sur cet objet, pensait-elle. Le plus flou, le plus énigmatique, celui qui lui autorisait une pause, une attente, un silence.
TANGER. Le cadre formait en noir et blanc simplement ce mot : TANGER. Lignes, rectilignes, alignées. Il avait dévoilé l’énigme, il avait découvert en douceur une poussière de son univers : TANGER.

Elle, elle savait.
Savait que ce cadre n’était pas noir et blanc. Que ce TANGER noir et blanc, rectiligne, était bleu en réalité ; le bleu des murs chaulés, ce bleu des berbères, ce bleu de sa chemise en jean lorsqu’elle déambulait dans les rues chaudes et endormies de la ville. Et la jeunesse de la ville, les cernes bleues de drogues et de larmes. La ville au bord du bleu de la mer, au bord du bleu de l’espoir, au bord du bleu de l’avenir.

Chaque objet de cette pièce représentait pour elle un souvenir, une signification, un symbole. Une façon de lutter contre le vide. Elle avait choisi d’habiter l’espace, les lieux et les objets, comme une enveloppe intime qui l’apaisait.
Lui, avait choisi d’habiter son corps, sa propre matière. Par ses tatouages. Ce même bleu, celui de Tanger, celui de ses tatouages. Elle admirait ce courage, cette audace du dénuement.
Chaque objet pour elle.
Chaque tatouage pour lui.
Souvenirs, symboles.
Une même manière d’habiter la vie, de quitter sans quitter, qu’ils partageaient sans le savoir.

Lui, ici dans ce salon, regardait le cadre et tentait encore alors de percer le mystère de ces lignes noires et blanches. Il savait que le temps lui manquerait.
Tanger, Tanger… Tanguer, il pensa Tanguer. Tanguer, tanguer avec elle au son du tango de Piazzola, tanguer, découvrir un peu de sa mer et le bleu de Tanger.
Souvenirs présents, oubliés…