Chers parents,
Bienvenue dans cette réunion de rentrée. Vos enfants ont choisi la filière « Agrandisseur de mondes » et ils ont bien fait. Choisir de devenir agrandisseur de mondes, c’est faire le choix du cheminement, être prêt aux efforts et à la persévérance, mais avant tout à l’écoute. N’ayez crainte chers parents, notre école pourra estampiller tout cela par des certifications en bonne et due forme qui vous rassureront et préserveront votre légitimité auprès de toute la famille.

Mais votre enfant a choisi l’inconnu, l’incertitude. Il a été choisi également pour cette authenticité d’enfant qu’il a su garder, ce sérieux qu’il place dans tous ses jeux, sa capacité à rester ouvert à tous les possibles, la force qu’il déploie à investir l’instant présent. Être apprenti agrandisseur de mondes revient à rester enfant en quelque sorte. Et nous vous remercions chers parents de la confiance que vous nous accordez pour que vos enfants ne deviennent pas trop adultes, jamais.
Notre société a de plus en plus besoin d’agrandisseurs de mondes : pas ces fous qui se donnent pour mission d’annexer des territoires, pas ces inconscients qui pensent fabriquer notre intelligence ou guider nos émotions dans des réseaux, pas ces frustrés qui cultivent des peurs au lieu de cultiver des fleurs. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs qui savent regarder vraiment, contempler les petites choses, un mot, un objet et en percevoir tout l’espace, l’histoire et la richesse. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs de mondes qui savent écouter vraiment, une note, un souffle, un silence et en accueillir tout le sens. Nous aurons besoin de ces agrandisseurs de mondes qui savent toucher vraiment, un mur, la mousse de la forêt ou le béton du Corbusier et en ressentir tout le travail des hommes et du vivant.
Des questions chers parents avant la visite de notre école ? Laissez vous flotter et laissez vos enfants vous échapper.
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Je suis le maître, chaque année j’accueille ces jeunes apprentis. Les habitants du village me connaissent et me redoutent. Je les vois choisir leur itinéraire quand ils remontent le soir à leur maison, ils passent devant mon atelier, ils tentent de distinguer, à travers mes vitres embuées, mes gestes, mes outils, mes secrets.

Les apprentis ouvrent la porte de mon atelier pour la première fois, empreints de ces rumeurs et mystères qui m’entourent. Leur appréhension est palpable. « Entrez, créatures à l’aube de votre vie, regardez, observez. Commencez par cela, sentez la matière : verres soufflés, polis, translucides ou grisés ; plumes soyeuses, légères ou grasses ; pierres ancestrales, lumineuses ou volcaniques ; bois odorants, rugueux, tortueux.
Je scrute et surveille les jeunes novices, un peu gauches, pleins d’ambition et de craintes. Celui-ci est plus timide, reste en retrait, ne dit rien. Il parcourt les outils posés sur les étagères , outils sélectionnés au fil du temps pour agrandir le monde.
Les livres, bien sûr. Les phrases, certaines volent encore au-dessus de la cheminée, cherchent où se poser. Les bijoux entremêlés ou accrochés à des clous, à mes clous, bijoux histoires, bijoux symboles, bijoux messages. Les boîtes, ces boites laquées ou cartonnées, empilées, ces boîtes secrètes qu’il osera ouvrir peu à peu, choisir, remplir pour agrandir son monde, jeune adulte indécis. Les notes aussi, celles du tango argentin comme des inventions de Bach, celles échappées du piano, pleurantes du bandonéon, ces notes qui ne durent que l’instant d’agrandir notre imaginaire.
Il est prêt, jeune élève, chanceux de pouvoir découvrir si tôt dans sa vie ce que les habitants du village ne devineront jamais derrière les vitres floues de mon atelier.
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Mesdames et Messieurs les membres du jury, je vous présente mon chef d’oeuvre pour l’obtention du diplôme d’agrandisseur de mondes.

Il m’a fallu d’abord considérer et affronter toutes les restrictions et limites de mon monde, comprendre et accueillir l’élan impérieux qui me poussait à l’élargissement, la hauteur, le décalage. Les codes qu’on m’imposait, les chemins tout tracés, la limitation de mon espace. Dans l’atelier, j’ai su peu à peu m’échapper du monde, le laisser de côté, derrière les fenêtres givrées, pour trouver dans la matière, la force et l’énergie. J’ai choisi le verre, les perles, les plumes, le carton avec soin, lenteur et sincérité.
Le kaléidoscope que je vous présente aujourd’hui, mon chef d’œuvre, permettra à ses utilisateurs de comprendre les multiples facettes de chaque question, défi ou découverte qu’ils rencontreront au cours de leur vie.
Il leur permettra, dans un refus ou un adieu d’entendre la liberté et le don.
Dans un cadeau, d’y comprendre la demande.
Dans un silence, d’y reconnaître l’affection simple.
Dans un souvenir, d’y percevoir tout l’avenir.
Samedi 10 janvier 2026. Inspiré en partie par « Peau-de-sang » d’Audrée Wilhelmy.