
« Je voudrais voir la mer.
-Il te faudra choisir le bon moment, celui où tu pourras réellement la voir. Regarde ces touristes qui affluent encore goguenards de leur soirée de la veille. Ils savent qu’ils s’installeront chaque jour, à la même heure et pour une durée programmée qui rythme leur train-train de vacanciers. Certains recherchent cette régularité qui les rassurent et les rassemblent. Ils peuvent voir toutes les mers du monde… Non, eux, c’est la plage qu’ils sont venus chercher ; train-train, drap de bain, parasol et chapeaux, ils attendent que leur peau change et reprenne sa couleur ancestrale. Mais ils ne viennent pas voir la mer.
-Moi je voudrais voir la mer.
-Il te faudra ouvrir les yeux. Elle ne t’attend pas, elle ne t’appelle pas, elle n’a pas besoin de toi. Pourquoi veux-tu la rencontrer alors ? Qu’y trouveras-tu de plus que tu ne connais déjà ?
Si tu ouvres grands les yeux, alors peut-être… Mais comment contempler la mer ? Elle est immense, sans début ni fin. Où regarderas-tu ? Déjà là, quand tu descendras la rue qui mène à la plage, depuis le premier point de vue, ton regard ne pourra plus tout embrasser. Tu pourras rester des heures, prendre ton temps, tu ne pourras jamais la voir totalement, l’imprimer complètement dans ton être. Que choisiras-tu de voir en elle alors ? Ce qui te rassure : le rivage ? Ce qui te limite : cette cavité où elle s’engouffre entre les rochers ? Ou ce qui t’effraie : cette ligne d’horizon infinie qu’elle dessine si loin de toi ?
-Je voudrais simplement voir la mer.
-Il te faudra te souvenir, te souvenir de tes débuts, de ta première rencontre avec elle, des choses simples et spontanées. Te souviens-tu quand enfant tu jouais avec tes frères à celui qui la verrait le premier ? Calés au fond de la banquette arrière de la voiture, cette impatience, ce désir, cette attente. Souviens-toi de tout cela, simplement, si tu veux voir la mer.

Le jour où j’ai vu la mer…
Je me suis levée très tôt, je voulais la voir silencieuse et nue, être l’élue en tête à tête avec elle. J’avais besoin non pas de la posséder, ni de m’enorgueillir de l’avoir juste pour moi, simplement d’être seule pour qu’elle me parle, juste à moi, qu’elle vole à la vitesse de ma vie, à la précipitation de mes jours, ce moment immobile.
Je me suis levée très tôt, mes jambes étaient encore lourdes sur le chemin qui descend vers la plage, mes épaules et ma nuque se détendaient peu à peu sous le vent, mes yeux s’ajustaient à la lumière qui perçait déjà des premiers rayons de soleil, ma mâchoire se desserrait sans effort. Je n’avais pas mangé, je voulais qu’elle soit mon premier plaisir de la journée, la mer…
Alors, arrivée à la plage, je décidai d’avancer vers elle, je voulais la voir de très près, sentir qu’elle était bien réelle. Oui je me souvenais des étés d’enfance, de ma fébrilité, des jeux, des rires et des brûlures, de mon corps flottant calmement comme des frayeurs sous une vague un peu trop soudaine. Du sel qui asséchait mes lèvres et dont je me régalais. Et comme à chaque fois, je regrettais d’avoir laissé autant de temps avant d’être revenue la voir. Comment avais-je pu passer tous ces jours sans elle ?
Regarde-moi la mer ! Te souviens-tu de moi ? Enveloppe-moi comme une vraie mère, donne-moi un peu, dans cette parenthèse de l’été, ton calme et ta puissance, l’assurance que rien ne bouge même si tout va et vient comme tes vagues. Tu me vois, la mer ! Je me laisse regarder, donne-moi ce que tu as à me donner.

« Que t’a raconté la mer ? »
Elle ne raconte pas comme nous, la mer. Elle ne m’a pas livré son histoire en faisant l’effort d’ordonner les événements et les sentiments suivant la chronologie. Non, pour la mer, il n’y a ni début ni fin. Chaque vague me livre une révélation du récit ; le présent repart en arrière, le passé monte en rouleaux puis vient s’écraser et se mélanger au présent qui s’éloigne déjà. La mer n’a pas cherché à organiser ses confidences, elle sait bien que je garderai uniquement ce qui me parle et laisserai s’évanouir ce qui m’est inaccessible, pour réinventer son histoire et la mienne.
« Que t’a donné la mer ? »
Elle ne donne pas comme nous la mer. Elle sait attendre le bon moment, elle sait garder aussi, réserver ses cadeaux pour un autre temps ou un autre espace. Elle n’attend rien en retour quand elle donne. Qui est capable sincèrement d’en dire autant ? Quand elle donne, elle dépose son cadeau sur le sable, dans tes rires ensoleillés ou dans tes larmes salées. Elle est déjà partie et ne se retourne pas pour observer ta réaction. Elle sait se retirer pour te laisser seul déballer son cadeau, l’accepter, t’enrichir de ce don ou le refuser si tu n’es pas disponible encore. La mer te laisse libre. Sinon, comment expliquer la présence de ces coquillages sur le sable ?
« Que t’a appris la mer ? »
Je ne sais pas encore, c’est diffus, je cherche encore. Je suis là, elle est là. Je suis en attente, persuadée qu’elle me nourrira. Je n’ai pas peur. Il existe des apprentissages douloureux. Tout apprentissage est une errance, je suis prête pour le voyage. Marcher encore, sur son rivage, jusqu’à ma nuit.

Samedi 13 septembre 2025