Lenteur, lente heure…

Lenteurs… en 3 formes différentes.

Forme 1 : une liste de lenteurs

La lenteur de ce train en retard que j’attends. La lenteur de mes allées et venues inutiles sur ce quai, comme si mes pas allaient accélérer ce train pour qu’il rattrape son retard. Mais pouvons-nous rattraper nos retards et nos attentes ?

La lenteur du temps qui va et tout s’en va chanté par Ferré.

La lenteur des pas de ma mère, ce ralentissement du mouvement qui n’a en rien réussi à freiner la vivacité de son esprit.

La lenteur d’une après midi d’été dans le jardin de ma mère. La lenteur des mots cherchés, choisis, retrouvés par Colette dans le jardin de Saint Sauveur. La lenteur pour décrire une fleur, un insecte comme le sujet le plus important d’un temps qui s’arrête.

La lenteur de notre dialogue, que tu imposes par tes silences, cette lenteur que j’apprends à dompter.

La lenteur que tu opposes à la fugacité des écrans, cette lenteur que tu imposes.

La lenteur de ce film coréen qui s’offre le temps d’explorer quatre saisons.

Forme 2 : Lenteur en récit, avant le quai de gare

Quai numéro 4 voie A. Quai numéro 4 voie A. C’est bien cela. Oui. Elle l’avait déjà vérifié plusieurs fois ce matin en se préparant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour atteindre la gare, elle avait remonté les aiguilles en sens inverse, s’était assurée de bien partir à l’heure.

Et si elle se trouvait coincée dans des embouteillages ? Partir plus tôt encore, ne pas prendre de risque.

Quai numéro 4 voie A. Oui, c’est bien cela. Elle visualisait tout devant son café qui refroidissait : enfiler la robe pendue dans l’entrée, farder ses joues, vaporiser un peu d’iris et de rose sur son cou au creux de la robe. Quelle heure était-il ? Elle avait le temps encore. Elle s’était levée trop tôt, pensant prendre son temps. Prendre son temps… comme s’il était à elle ce temps ! Mais elle ne le prenait pas, elle le donnait ce temps ! Elle le lui donnait déjà, à lui, qui devait arriver sur ce quai. Quai numéro combien déjà ? Revérifie ! Quai 4 , mais oui , elle le savait pourtant. Quai 4, voie A.

Quoi d’autre : le sac à main prêt dans l’entrée, les chaussures vernies, le léger foulard qui profiterait de l’iris et de la rose, les clés, ses lunettes, manteau ou veste ? Tout attendait, les objets eux-mêmes offraient leur temps et se figeaient dans l’attente.

Encore une demi-heure avant de partir à la gare. Cela lui laissait le temps de faire de menues tâches, arranger le salon ou ranger les draps pliés dans l’armoire. Mais non, elle ne pouvait rien faire, rien faire d’autre qu’attendre, se placer dans cet espace qui ignore la vie, les voitures qui roulent sous les fenêtres de l’appartement, le jardinier qui taille bruyamment la haie, les voisins qui habillent les enfants pour filer à l’école, vite le cartable, le doudou vite, voiture-stop-école-démarrer-voiture-stop-travail…

Mais elle, elle attendait. Encore une demi-heure avant de s’autoriser à bouger, attendre car rien d’autre n’a plus d’importance, car même cette demi-heure elle ne la gardait plus pour elle, elle voulait l’effacer, l’absorber, l’ignorer.

Quai numéro 4 voie A.

Pourvu que le train n’ait pas de retard…

Forme 3 : Lenteurs en Haïkus

Un quai en hiver

Le train et personne n’en sort

Rose et iris s’effacent.

Jardin ouvrier

Un insecte vient se poser

Travail achevé.

Traverser la route

Compter les années de doutes

Et recommencer.

Un homme et une femme

Si le train arrive à l’heure

Cha ba da ba da…

Jardin en hiver

Ralentissement de ta marche

Jardin en été.

Donner tout son temps

La lenteur de tes silences

Prendre tout son temps.

Le samedi 13 décembre 2025