J’observe la carte dépliée devant moi. Quel défi ! Je n’ai jamais été à l’aise avec ces lignes, ces courbes. S’orienter, localiser, situer ; il faut croire que l’on peut traverser la vie, parcourir les lieux les plus lointains sans ces capacités essentielles et ne pas se perdre pourtant.
Depuis peu je parcours ce domaine et je m’étonne de comprendre si tardivement que les lieux nous habitent autant que nous les habitons.
Je suis là cet après-midi, arrivée à la petite gare à 13h27 ( cela a de l’importance 13h27 mais uniquement pour moi). Je vais retrouver ce paysage simple, entre les deux bras de la rivière, ces petits chemins tracés lors du partage des parcelles agricoles. Pas de vues accidentées, un paysage doux qui marie les couleurs des cultures, le gris des toits d’ardoise et le bleu de la rivière.
En longeant la voie ferrée vers Belle Vue, je surplombe le Port Girault ou plutôt les ports Girault puisque le petit compte autant dans mes souvenirs que le Grand. Et les îles… ces îles des aventures enfantines, des dimanches de promenades et des premiers sentiments. Je les traverse pour grimper encore jusqu’au Chapeau. Ce sera mon point de chute, Le Chapeau. J’aurais pu choisir Les Garnisons car la géographie ça sert à faire la guerre, mais non. Chapeau, car je m’en suis sortie !

Tiens, quelqu’un m’a précédée et se tient seul , posté sur un tabouret pliant. Chapeau à lui également ! Comme je suis intriguée, il m’explique :
« J’ai débuté mon projet, aujourd’hui à 13h27, au lieu dit Le Chapeau. Je me posterai avec mon carnet ou mes feuilles volantes chaque année dans douze lieux différents, un lieu par mois et ceci pendant douze années consécutives. Au mois de mars, c’est Le Chapeau. Avril me conduira dans la Prairie du Désert, mai à la Grande Chantre, juin à Belle Touche. Pour l’été , juillet et août , La Chauminette et Chaubus. Je me poste donc là et je décris ce que je vois.
« Puis-je me permettre un conseil ? je l’interromps,
Vous devriez décaler les mois et les lieux de sorte que les saisons traversent chaque espace pour en affiner la perception. Votre entreprise est intéressante bien que le dernier à l’avoir tentée n’a pas abouti, il s’en est lassé manifestement. Et encore, il avait choisi la grande ville et son activité comme terrain de jeu. Mais là ? Pensez-vous tenir ? Douze ans, c’est long !
Complexifions un peu l’affaire alors. Je décrirai ce que je vois de la manière la plus objective et plate possible , et dans un deuxième temps je décrirai mes souvenirs inscrits dans ces lieux ou la manière dont ces lieux s’inscrivent dans mes souvenirs.
Objectivement : je suis assis au Chapeau, lieu-dit coincé entre La Grelerie et Le Bordage. À ma gauche, la voie ferrée rectiligne enjambe la rivière. Derrière moi, les deux Têtes , Tête de l’Asnerie et Tête de l’Ile, et plus au loin le petit village ramassé de Maison Neuve.
Avant qu’il n’aborde ses souvenirs et alors qu’il hésite , j’interviens de manière peu délicate certainement : « Mais… dans douze ans, qui lira vos papiers ? Pensez-vous intéresser des lecteurs ? »
« Je ne poursuis pas cet objectif. Dans douze ans, je souhaite reprendre mes notes, mélangées au hasard et sur ce terreau enfin écrire mon œuvre , La légende de la Sauvagère… Mais vous, que faites vous ici ? Pourquoi venez-vous passer votre après midi, à 13h27 au lieu dit Le Chapeau , en plein soleil et sans couvre chef ?

« Moi, et bien j’ai également un projet secret. Celui de cartographier ce lieu par moi-même avec les mesures que je pourrai prendre simplement avec mon corps, avec mes pas et mes relevés personnels. Je compte me déplacer du Chapeau à Port Girault en revenant par Maltête et Chantepie, et en tentant d’élaborer un plan de cet espace , tracé à la main, au crayon graphite fin. Ensuite, il s’agira d’y inscrire précisément, en couleurs, les traces de vies humaines mémorisées en ces lieux dans mes observations. J’inscris par exemple sur ma carte : ici, sur la courbe du Chapeau, jeune homme songeur penché au dessus d’un puit sans fond ; au sommet de Maltête, groupe de randonneurs avec gilets numérotés suivant placidement leur guide et un adolescent rebelle faisant fausse route ; à Chantepie, une mère énervée qui attend son fils plongé dans la lecture de sa carte, et peut-être encore au Chapeau un original qui se prend pour Pérec…
Car voyez-vous, les paysages ne sont pas des lieux, ils sont faits des vies, des relations entre les hommes qui les parcourent, ces lignes sont leurs questionnements laissés en suspens ici, ces reliefs les efforts investis dans leurs rêves. Et mon œuvre, comme la vôtre, tentera d’exprimer cela, cette géopoésie et non la géopolitique des lieux. Lorsqu’elle sera achevée, si vous l’observez tranquillement vous comprendrez peut-être mon secret, qui a eu lieu ici, un jour, au Chapeau, à 13h27 précisément.
Le 15 mars 2025 – Inspirée par l’œuvre de Larissa Fassler, découverte à Clermont Ferrand. Un peu de Perec, et une carte.
