Je suis l’arbre. Aujourd’hui je me lance. Cela fait bien longtemps que j’attendais ce moment de courage, pour te parler. J’ai attendu en silence. J’ai retenu ma respiration, je me suis courbé, mes branches ont poussé en te laissant de la place, silencieusement, patiemment. Mais il est bien tard et voici venir la voiture rouge. Alors, vite, il faut que je te parle, je n’ai plus rien à perdre. Mes feuilles sont tombées d’ailleurs, cette nuit, toutes en une seule fois. Étrange phénomène et le jour point maintenant, parler c’est se mettre à nu.
Tu es arrivé après moi. Au départ, quand tu t’es planté là à côté de moi, j’étais intrigué et ravi. J’ai vu en toi un ami. J’aurais du comprendre que ce que je voyais n’était pas un ami mais la possibilité d’un ami. Les premiers jours de notre rencontre, j’aurais du t’observer, prendre de la distance. Mais comment avoir ce point de vue quand on est enraciné ?
J’occupais mon espace, tranquille dans mon quotidien avec le chat qui venait gratter mon tronc de temps en temps, l’aigle qui me protégeait de loin… J’avais pris racine dans une évidence presque satisfaisante.
Et tu es venu. C’était l’automne, mais pour toi les saisons n’existaient pas. Tu resplendissais de cette couleur verte, sombre et profonde au départ des branches, plus tendre à leur extrémité quand elles allaient jusqu’à me caresser.
Tu as grandi ainsi et je t’ai fait de la place. Alors que je devenais fatigué, tortueux, toi tu t’élançais toujours majestueux ; le roi des forêts, dit la chanson. L’hiver, c’est sur toi que la neige aimait se déposer en lourd manteau alors qu’elle m’ignorait depuis bien longtemps. Oui, je réalise seulement maintenant le déséquilibre de nos forces et de nos attractions.
Alors, pour qui vient-elle ce matin dans sa voiture rouge ? Qu’en penses-tu ? Vient-elle pour toi ou pour moi ? Je me tais. Je donne la parole à la tisseuse d’histoires.
Je suis la tisseuse d’histoire. Je viens pour toi ce matin l’arbre. Je viens calmer tes questions. Non, tu n’as pas été immobile et effacé tout ce temps. Sans toi, mon oeuvre n’aurait pas pu se réaliser, tu oublies un peu vite. Des enfants ont grimpé joyeusement à tes branches durant toutes ces années. Ils n’ont plus l’âge de se défier ainsi à ta peau mais ils reviendront de temps en temps, tout contre toi. Tes feuilles se sont envolées ou ont nourri le sol, chaque année tu as offert cela sans compter car tu es l’arbre généreux. Tes graines dispersées ont donné vie aux motifs les plus chatoyants de mon tapis.
J’ai tissé un sapin près de toi, c’est vrai. Car je recherchais le contraste. Je viens aussi pour toi le sapin. J’avais envie de tisser l’histoire d’un lieu hostile et attrayant, vert, gris et rouge, froid et flamboyant, minéral et de la force de vie des mauvaises herbes.
Oui, je tisse le contraste. Mes navettes naviguent, allers-retours incessants sur votre paysage, savoir-faire ancestral qui dessine vos existences. Mais je ne suis qu’artisane, patiente et confiante du destin qui se noue. Alors, je donne la parole à ceux qui écrivent.
Voici le choeur.
Nous sommes ceux qui chantent autour de vous, ceux qui accompagnent votre histoire. Alors quoi ? Vous croyez, sapin, arbre, que vous trouverez les réponses en vous regardant l’écorce ? En ressassant vos souvenirs et en questionnant l’espace qui s’est tissé entre vous ? Mais enfin ! Il en est ainsi pour tout le monde !
Vos racines se touchent, sous la terre elles ne pourront jamais se détacher. Plus vous grandissiez, plus elles se rapprochaient et s’emmêlaient. Mais cela, c’est l’invisible, l’enfoui. Et vous, vous avez grandi, vos branches ont cherché le ciel un peu plus chaque année. Maintenant, de cette hauteur, vous réalisez que l’espace entre vous est plus vaste, que vous ne parvenez plus à joindre vos branches incertaines. Mais au lieu de vous morfondre, ne comprenez-vous pas que vous voyez plus loin, que vous découvrez de cette hauteur de plus vastes horizons, de plus nombreux possibles ?
Nous avons écrit votre histoire. Nous sommes le chœur. Nous sommes ceux qui chantent autour de vous. Nous sommes vos amis. Croyez-vous que les personnages peuvent se défaire de ceux qui écrivent ? Non, nous sommes là, et nous le serons toujours ; pour les fêtes, les rires, les voyages et les repas, passés comme à venir, alors qu’allez-vous imaginer ? Que vous avez choisi vous-mêmes la couleur de nos fils, l’alternance de nos passages sur votre toile, l’imbrication de nos fibres pour tisser les motifs de votre existence ? Nous sommes l’amitié. Nous sommes le chœur chantant et joyeux qui résonne autour de vous. Grandissez encore. N’ayez pas peur. Nous sommes là.
Le 8 février 2025. D’après les illustrations de Mathilde Poncet « La peau du lynx », Album jeunesse publié en Mars 2023 aux éditions Les fourmis rouges.

