Aux objets retrouvés

Finalement, je ne me trouve pas si mal ici.

J’ai pris place au fond de la boutique, dans une petite vitrine. Nous sommes réunis mes comparses et moi sur la même étagère. Pas alignés, cela n’aurait pas convenu à nos reflets. Pas empilés, cela n’aurait pas convenu à notre rondeur. Mais en quinconce. Très bonne idée du brocanteur !

Pour nous connaître, il faut bien nous observer de tous côtés, défi impossible. Je suis un presse-papier de verre, immobile au centre de l’étagère.

Sincèrement, si dans les premières années de ma vie, j’en ai beaucoup voulu à ce souffleur de verre de m’avoir créé comme ce que je considérais inachevé, une demie sphère incapable de rouler, sans espoir de suspension à ces magnifiques sapins de Noël, un objet qui n’aurait jamais atteint sa complétude, si ce ressentiment a longtemps hanté mes nuits et m’a rendu silencieux, sincèrement maintenant je m’aime bien.

Je possède ce qu’il faut de socle pour ne pas vaciller, pour maintenir vos écrits, vos feuillets et notes en tous genres, vos textes que vous confiez à ma constance. Et je possède tout à la fois ce qu’il faut de légèreté, de rêverie par cette demi sphère qui vous révèle un semi de fleurs précieusement assemblées, d’un camaïeu de bleu avec quelques touches jaunes pour vous offrir un printemps immuable.

Je sens bien que c’est sur moi que les regards se posent, que les touristes et curieux s’attardent. Que cherchent-ils au sein de mon épais cristal : une impression de pureté glissant sur un tapis de millefiori ou l’impur au cœur de mon sulfure ? C’est une drôle de vie que d’attendre ainsi, se demander chaque matin lorsque le brocanteur remonte son rideau de fer si je vais être choisi, si je vais repartir vers un nouveau voyage. Drôle de destin en effet de ne pas choisir ses voyages, d’être ainsi soumis au désir d’un étranger qui sera entré par hasard dans notre boutique. Mais le brocanteur veille. Il est l’ami de tous les objets ici, il est notre complice. Et s’il sent que la personne ne prendra pas soin de nous, il saura annoncer un prix exorbitant qui me fait toujours rire… si l’on considère qu’un presse-papier peut rire.

Je sais qu’il me protège qu’il saura m’offrir un beau destin, j’ai quitté l’inquiétude.

C’est ainsi, j’ai décidé de vivre tranquillement sans me soucier du prochain départ. À quoi bon s’inquiéter puisqu’il n’est même pas certain que je quitte cette boutique un jour ?

Et pourtant j’en ai parcouru du chemin, décoré des consoles, caressé des bureaux, effleuré des napperons…

Ma première rupture fut soudaine et violente. J’avais passé 20 belles années dans l’insouciance d’une petite maison bourgeoise bourguignonne où je trônais sur la table d’écriture de ma propriétaire, coin droit juste devant la fenêtre.

Je profitais des rayons de soleil en l’observant écrire de sa belle plume, en lignes régulières et fines toujours à l’encre bleue. Parfois, en cherchant l’inspiration, elle posait sa main vers moi, nos regards se croisaient. Alors mes fleurs bleues nourrissaient à nouveau son encre et la plume reprenait son glissement sur le papier. Le chat me donnait mon lot de caresses, c’était le temps du bonheur.

Mais un jour, la dame est partie. Les habitants du village sont venus un dimanche. Ils déambulaient, touchaient les meubles, les objets. Ils les convoitaient, parlementaient et repartaient aussi rapidement, remorques chargées et satisfaits.

C’est un jeune homme élégant qui m’a acheté, il n’a rien emporté d’autre. Il n’était pas du village lui, les vacances l’avaient conduit cet été là en Bourgogne. Avec lui, j’ai connu l’aventure, nous avons beaucoup voyagé, en France, dans divers pays, puis au Brésil. Pourtant, je ne me sentais pas perdu, car il me posait toujours, dans tous ses logements près d’un rayon de soleil devant la fenêtre.

Un matin de Noël, alors qu’il était déjà âgé, il m’a offert à sa petite fille. J’étais confus qu’il lui fasse cadeau d’une demi boule le jour de Noël ! Mais elle paraissait ravie.

Elle m’a gardé près d’elle puis a fini par m’oublier dans sa bibliothèque, près de ses livres préférés, avec qui je dois l’avouer j’ai bien vécu, de belles années littéraires. Un jour, le brocanteur est passé chez elle. Lui, mon ami maintenant. Il m’a acheté et m’a installé dans la boutique qu’il venait d’ouvrir dans son projet de retour aux sources bourguignonnes dans le village de ses grands-parents.

Jusqu’à ce jour, je n’ai pas élucidé le mystère… Sait-il que les premières mains qui m’ont tenu étaient celles de sa grand-mère ? Est-ce pour cela qu’il dissuade les acheteurs, même les plus pugnaces, et qu’il me garde et me regarde ?

Sait-il que je sais ?

Est-ce la fin du voyage ?

Depuis le temps que je réside dans cette boutique, je ne peux pas m’en empêcher, quand quelqu’un apporte un nouvel objet au brocanteur, je donne mon avis, j’évalue, je juge ! Évidemment, sans impact, vous l’imaginez bien puisque la plupart des humains ne savent pas écouter les objets. Mais après tout, à mon âge et en tant qu’un des premiers locataires de la brocante, je peux bien apprécier la cohabitation possible ou non avec ces nouveaux venus. Je peux supposer que j’ai acquis une certaine expertise en la matière puisque j’ai remarqué qu’au fil des années le brocanteur et moi semblons nous accorder de plus en plus sur nos choix.

La plupart des vendeurs ne viennent que pour se débarrasser de leurs objets… Néanmoins , ils n’ont pas fait le choix de les jeter ce qui nous laisse espérer qu’ils ont peut-être perçu que les objets vivent : catégorie une de vendeurs.

Ils se font plus rares ceux qui entrent timidement après avoir longuement mûri leur décision et choisi spécifiquement notre boutique car ils savent eux, catégorie deux de vendeurs, qu’ils nous confient non pas un objet mais une histoire. Les plus épanouis la racontent au brocanteur et toute la boutique en profite. Les plus discrets ne la livrent qu’à moi prétextant m’observer un peu avant de se tourner vers le brocanteur pour faire leur négociation douloureuse.

Elle, quand elle est entrée ce matin, en une seconde j’ai su qu’elle appartenait aux rares personnes de la catégorie trois.

C’est un petit encrier qu’elle apportait, enveloppé soigneusement de bulles protectrices. Au moment où elle l’a déballé, j’ai su que le brocanteur, elle et moi, ressentions la même émotion. Il n’était pas utile de raconter, d’expliquer. Il s’agissait simplement de ressentir. De savoir ensemble que l’encrier n’était ni un objet ni une histoire, mais un symbole. Un symbole qui trouverait sa place, en face de moi, souvenir de ce premier bureau, lorsque ma première compagne, sa grand-mère bourguignonne trempait sa plume dans l’encrier et que je la guidais en silence.

Le 14 juin 2025, après la visite de la maison natale de Colette.

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