Derrière le spectacle.

Cela se passe l’après-midi, en début d’après-midi, dans la chaleur écrasante et moite de la ville. Bien sûr, il aurait pu choisir une représentation du soir dans le grand théâtre avec billet, entracte, annonce aux touristes. Mais non, il préfère les voir au spectacle de l’après-midi dans le parc, à l’ancienne. Il est parti suffisamment tôt de son quartier, en moto. Il n’a plus peur maintenant de se faufiler entre les motos, les vélos des marchandes de fleurs, les passants pressés qui évitent les trottoirs encombrés et se fraient un passage silencieux dans ce serpent de trafic infatigable. Il devient un élément, une écaille du serpent, fluide et courtois comme les autres, si bien qu’il lui semble que c’est le mouvement du serpent lui-même qui le déplace et le fait glisser jusqu’au parc, jusqu’au lac Hoan Kiem. Arrivé sur place, il accroche la moto à la masse des deux roues affalés les uns sur les autres, sans inquiétude aucune. Il ne lui reste plus qu’à traverser le parc pour rejoindre l’endroit où se joue depuis des siècles, les histoires traditionnelles des marionnettes sur l’eau. Le parc est bien entretenu : ses allées fleuries sillonnent entre parterres de pelouse abondamment arrosée, petites étendues d’eau surmontées par des ponts couverts de bois laqué, un temple au centre vers lequel convergent les locaux endimanchés et les touristes étonnés. Des enfants achètent des libellules en bois, des couples se font photographier en habit de mariage, des vieillards font le tour du lac, d’un pas régulier, des groupes de femmes forment une chorégraphie lente et apaisante dans leur rituel de gymnastique…Tout l’étonne, tout attire son regard ; il aimerait pouvoir capturer chaque instant, chaque expression de ces habitants qui s’offrent un peu de répit dans le tourbillon de la ville de Hanoï. Il ne doit pas se laisser trop distraire par ce spectacle enchanteur, la représentation des marionnettes sur l’eau est à 14h.

De son côté, l’artiste se prépare aussi. C’est toujours le même rituel, très ordonné, calculé, sans place pour l’imprévu. Cela le rassure. Il arrive une heure avant le début du spectacle, lui aussi est parti suffisamment tôt de chez lui. Il vit encore dans la maison familiale, maison tube, étroite, partagée entre les générations et dont tout l’espace du rez-de-chaussée est dédié à l’atelier de couture de sa belle-mère, sa femme et ses deux sœurs. La maison se situe assez loin du parc, il apprécie ce moment de transition, ce rare moment, rien qu’à lui. Étonnamment, dans le vacarme de la circulation, dans le désordre des ruelles et l’anarchie de cette ville ogre, c’est là qu’il peut se concentrer, s’apaiser et revenir à lui-même, avant le spectacle. Il se répète son texte, profite d’un arrêt au feu pour dénouer ses épaules, assouplir sa nuque, bailler, faire craquer ses doigts. Personne ne le verra pourtant. Il ne montera pas sur scène. Mais c’est un effort physique intense qui l’attend, il s’y prépare comme un sportif avant une compétition. Qui pourrait imaginer que derrière ses marionnettes graciles, costumées et flottant sur l’eau, se cachent des hommes comme lui, forts, pouvant tenir, à bout de bras ces grandes tiges de bois pendant des heures, sans vaciller, de l’eau jusqu’à la taille ? Il en a pleuré, des heures de répétition, des mois d’apprentissage sévère pour transformer son corps, sa posture, devenir le plus résistant et imperturbable possible, afin que la grâce, la légèreté aquatique et le mouvement puissent s’exprimer.

On dit que les marionnettistes manipulent les personnages et peuvent les assujettir à leurs histoires. En ce moment même, quand il regarde sa vie dans le petit rétroviseur de sa moto, il se demande si ce ne sont pas elles, les marionnettes, qui ont tracé sa vie, modelé son corps, son temps et son espace, toute une vie…

Ensuite, c’est le rituel. Les mêmes gestes, dans le même ordre., Arriver, s’habiller, enfiler ses cuissardes de caoutchouc, prendre un thé et un beignet à la viande pour tenir et ensuite s’enfoncer dans l’eau. Dire bonjour à ses marionnettes. Oui, les saluer les respecter. Jeter un œil rapide sur les spectateurs. Soulagement, ils sont bien là, postés sur leur minuscule tabouret. Alors chaque marionnettiste sait exactement où se placer, à quel moment se redresser pour faire apparaître son personnage, à quel moment plier les genoux ou s’écarter pour laisser la place à un autre protagoniste. Il entre le premier en scène. Ou plutôt non, sa marionnette est la première à lui ordonner de la porter, de la faire flotter dans la lumière, de la faire admirer et applaudir par le public ébahi de tout ce raffinement.

Car ils le savent tous les deux, sa marionnette et lui, ils l’ont compris et accepté. Qui ses admirateurs applaudiront-ils ? Absorbés par l’intrigue du conte, par son décor, entre buffles et rizières, ou emportés par le courage d’un guerrier, les admirateurs en oublieront totalement le marionnettiste. Ils dédieront leur sourire et leurs applaudissements à elle, la marionnette.

Elle a vaincu. Elle tire les fils de sa vie. Il n’est là que pour la faire rayonner, elle.

Mais voici que les tambours résonnent déjà, plus de temps pour divaguer. Il contracte tous ses muscles, empoigne les deux perches devant lui et les lève lentement en les gardant horizontales. Et dans une maîtrise et une abnégation qu’il accepte, il fait émerger sa marionnette à la surface du lac. Ici, point de commencement ni de fin.

Le 11 janvier 2025

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