Le 8 novembre 2025
La rivière s’écoule avec lenteur. Ses eaux murmurent près du bord aux souches des vieux aulnes. Arbres de mon enfance, ils n’ont pas bougé, ils se nourrissent à la rivière depuis des années et ils écoutent ce qu’elle leur confie. Aujourd’hui, elle leur rappelle l’image de ce promeneur solitaire.
La forêt me ramène toujours à mon père, en toute saison, en toute géographie. La forêt me met en mouvement, comme lui, lorsqu’il partait de longues après-midis, seul, parcourir les sentiers adoucis des tapis de feuilles. Forêt secrète, renfermant son cheminement, père marcheur, songeur et solitaire. Que venait-il trouver là dans cet espace immense et si intime pour lui ?
Par tous les temps, il avançait si petit et vulnérable dans l’ épaisseur des chemins d’automne, assombrie par les couleurs chaudes, les orangés, les rouges et la pâleur du soleil plus timide. Pourtant, je pense qu’il devait se sentir protégé ici.
Mon père n’était ni chasseur, ni photographe, ni sportif ; il n’avait pas besoin de cible, de trophées ou de récit pour se mettre en marche dans la forêt. Personne ne savait où il partait, quand il reviendrait, s’il allait se perdre. Le savait -t-il lui lui-même ? Se perdre dans la forêt n’était pas un évènement exceptionnel pour mon père. Cela constituait un amusement, une habitude pleine de surprises, une légère frayeur rassurante car il savait qu’il appartenait à la forêt. J’ai gardé de lui trois petites pommettes, ces fruits de l’aubépine, qu’il avait déposées sur ma table de nuit, ce soir où l’épuisement m’avait endormie avant même qu’il ne rentre. Ce fut sa façon de calmer mon inquiétude. Ces trois cenelles sont comme trois perles, bijoux discrets à mes côtés.

Moi, c’est l’automne que je préfère en forêt. Ce passage, cette transition lente qui nous fait moins regretter la fin des vacances et de l’été. Nous voulions retenir la chaleur, nos corps légers et insouciants, l’amplitude des jours qui augmentait notre énergie, les soirées éternelles entre amis, à tenter de distinguer encore nos regards longtemps dans la nuit claire. Nous nous accrochions à ce présent là, à ces journées idéales, débarrassées des contraintes et sans heures. Mais, le cerf avance, majestueux, il reprend sa place et nous domine. Le vent léger, qui croise en mobiles réseaux ses rides d’argent clair assombrit les aulnes. La rivière nous repousse, elle redevient froide et distante, trop froide pour nos ébats maintenant. Nous lui imposons encore quelques ricochets pour tenter de garder notre lien avec elle. Ignorants que nous sommes ! Nous lui rendons son bien, ses cailloux, nous reculons peu à peu, résignés à lui céder ce qui lui appartient. L’automne a ce pouvoir de ralentir la vie, les souffles, les cris et les éclaboussures. La forêt parle une autre langue, l’automne. Rentre chez toi, allume un feu, installe-toi, lovée sous un plaid avec un bon livre et quelques châtaignes. Je reprends mon territoire. Le feu d’artifice de mes feuilles célèbre cela. La rivière et moi nous accordons, chantons et parons les animaux. Chaque couleur d’automne est une note de musique dans notre symphonie.
La forêt chante, la rivière murmure, le cerf brame. Et moi, j’écris. Et voici le piège. Quelques feuilles dorées, des noisettes, un écureuil ou même des lutins, un début m’est donné. L’automne, quelques phrases poétiques et des images. Mais mon écriture ne reste pas dans ce présent offert, dans ce début d’histoire. Je marche en forêt, à grand bruit joyeux dans les feuilles qui virevoltent. Je pourrais m’en tenir là. Tenir, m’accrocher au présent ; la forêt, la rivière, le cerf et l’écureuil. Observer, décrire et sentir. Ressentir. Mais ce début d’histoire était-il vraiment un début ? Qui peut expliquer où cela commence ? Il y a la forêt et il y a eu mon père. Il y a l’automne et il y a eu l’été. Je marche en forêt et je marche vers mon père. Automne des défunts. Je marche dans mon passé. Mais un signe me réveille et me dit d’avancer : c’est le martin-pêcheur qui fuit d’une aile ardente dans un furtif rayon d’émeraude et de feu.
