Il est peu connu ce jardin. Il a été implanté là, en terrasse, au centre du village, dans l’enceinte du château, de telle sorte qu’il domine la vue sur la rivière et les ruelles du Vieux Bourg, tout en étant caché, discret et préservé. Oui, c’est un jardin qui se gagne par nos efforts, il faut gravir les marches affaissées, usées par les pas d’inconnus ou de proches au fil du temps, pour traverser la cour du château et le découvrir. On ne peut pas dire qu’il appartient à cette catégorie de jardins bien tracés, dessinés selon des plans bien prévus, ces jardins à la française apaisants de symétrie et d’organisation. Et pourtant, à bien le regarder, plusieurs parcelles le composent, chacune plantée d’essences et d’impressions spécifiques. Savoir si le tout est plaisant ? Je ne saurais dire. Le regard s’attarde sur une parcelle et se sent attiré, mais il peine à parcourir l’ensemble pour y trouver une unité. J’ai le privilège de le visiter depuis peu. Il faut avoir traversé bien d’autres jardins pour être conduit à celui-ci. Un muret de pierres sèches l’entoure et je pousse le portillon pour avancer sur le sentier qui délimite les parcelles. Le jardinier présent m’explique : « Cette parcelle est en jachère, elle se repose ; nous laissons toujours de l’espace prêt à accueillir de nouvelles plantations. Sur celle-ci à gauche se dessinent des fleurs qui changent d’allure si vous changez de position. Essayez ! »
En effet, alors, qu’elles paraissent chaleureuses et épanouies depuis le sentier, elles montrent une face incertaine et sombre depuis l’autre côté de la parcelle. Vues du dessus, elles donnent l’impression de s’éloigner, de se dissiper dans le fouillis des herbes qui les entourent. « N’oubliez pas que vous êtes dans un jardin des souvenirs !, m’éclaire le jardinier, à qui cette idée paraît toute naturelle.
- Mais, là-bas, dans cette parcelle, ce sont bien des fleurs réelles ? - Là ? La parcelle des soucis, des pensées, des myosotis… ? Oui, si vous voulez, comme vous le souhaitez. Elles peuvent être des fleurs réelles ou des souvenirs ; c’est vous qui choisissez, m’offre le jardinier.
Et cette dernière parcelle, elle n’est pas entretenue, c’est la friche ! –Là, vous avez raison. Si je ne prends pas soin d’eux, les souvenirs s’emmêlent, se laissent étouffer par les ronces. Certaines espèces essaient même de s’échapper de leur parcelle. C’est un travail quotidien. Regardez cette espèce, elle pousse dans la parcelle des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs méritent un soin particulier. Aucun guide de jardinage n’a encore pu détailler l’ensemble des soins à leur apporter. En effet, ces souvenirs d’enfance dictent eux-mêmes au jardinier leurs besoins, les soins qu’ils réclament. Seuls l’écoute, l’œil attentif du jardinier et le silence permettent de comprendre le traitement à leur réserver. Parfois, ils demanderont à être arrosés abondamment, sans autre soins. On arrose presque… pour oublier ; ce qui est extrêmement risqué, quand on est jardinier préposé aux souvenirs. Parfois, ils demandent à être abrités, enveloppés, consolés peut-être. Je dépose alors ma serre sur la parcelle pour les réchauffer, je les laisse tranquilles, ils n’ont plus besoin de moi, mais seulement de ma patience; l’abri, la chaleur et la douceur les préservent et je sais que je les retrouverai plus tard. « Pouvons-nous les cueillir et les offrir ces souvenirs d’enfance ? Ils formeraient un bouquet tout à fait équilibré une fois assemblés, demandai-je, curieuse.
- Les jardiniers qui cultivent ces souvenirs d’enfance pour les fêtes, les bouquets, les cadeaux, doivent être passés maitres dans l’art de la sélection. Il ne s’agit pas de tout offrir. Regardez dans ce coin de la parcelle des souvenirs d’enfance, que voyez-vous ?
- Rien.
- Et pourtant. Certaines graines dorment pendant des années, et au bout de sept ans ou un peu plus, elles surgissent, les années du Niño. Vous savez le Niño, cet état climatique particulier, ce courant qui chamboule les saisons.
El Niño… Oui je sais, el Niño, l’enfant…
Le jardinier m’accompagne subtilement vers la sortie et m’indique en guise d’au revoir : « Si vous le souhaitez, vous pouvez visiter le petit musée dans le château. Ce musée explique l’historique du jardin des souvenirs. Initialement , personne n’imaginait pouvoir cultiver des souvenirs. Les jardiniers étaient formés à la culture des passions, des envies, des actions ou des désirs… Mais ils se sont trouvés, emprisonnés dans un mal-être grandissant, dans un tourbillon vertigineux de rapidité. C’est alors qu’un jardinier plus lent que les autres décida d’expérimenter la culture des souvenirs. Le jardin ne comportait au départ pas autant d’espèces qu’aujourd’hui. Le jardinier avait élaboré un guide des souvenirs autorisés et non autorisés. Le jardin avait alors plutôt l’allure de ces albums photos de famille : chaque plante y était souriante, chaque parcelle classée par année d’arrivée de ses graines. L’ensemble était harmonieux et ordonné. Mais une fois le plaisir rassurant de le parcourir une première fois, les visiteurs le délaissait, ils n’y revenaient presque jamais. C’est que ce jardin était incomplet… Les enfants du premier jardinier transformèrent le jardin. Audacieux indépendants, ils avaient voyagé, visité de nombreux lieux. Ils étaient partis loin, parcourir le monde. En revenant, ils oeuvrèrent à recomposer le jardin, tel que vous le connaissez. Ils s’aventurèrent à semer également les souvenirs non autorisés ou les souvenirs plus secrets.
Ce sont ces souvenirs qui donnent structure au jardin actuel. Car que seraient les tulipes chaloupées ordonnées en massifs ovales sans les herbes folles qui leur apportent légèreté ? Que seraient les hortensias bedonnants et sages des repas de famille sans les pissenlits insignifiants à leurs pieds mais préférés des enfants ? C’est ainsi que peu à peu la terre du jardin apprit à accueillir tous les souvenirs.
le 7 décembre 2024
Des essences et des sens… souvenirs du château du village de mes grands-parents.
Il est peu connu ce jardin. Il a été implanté là, en terrasse, au centre du village, dans l’enceinte du château, de telle sorte qu’il domine la vue sur la rivière et les ruelles du Vieux Bourg, tout en étant caché, discret et préservé. Oui, c’est un jardin qui se gagne par nos efforts, il faut gravir les marches affaissées, usées par les pas d’inconnus ou de proches au fil du temps, pour traverser la cour du château et le découvrir. On ne peut pas dire qu’il appartient à cette catégorie de jardins bien tracés, dessinés selon des plans bien prévus, ces jardins à la française apaisants de symétrie et d’organisation. Et pourtant, à bien le regarder, plusieurs parcelles le composent, chacune plantée d’essences et d’impressions spécifiques. Savoir si le tout est plaisant ? Je ne saurais dire. Le regard s’attarde sur une parcelle et se sent attiré, mais il peine à parcourir l’ensemble pour y trouver une unité. J’ai le privilège de le visiter depuis peu. Il faut avoir traversé bien d’autres jardins pour être conduit à celui-ci. Un muret de pierres sèches l’entoure et je pousse le portillon pour avancer sur le sentier qui délimite les parcelles. Le jardinier présent m’explique : « Cette parcelle est en jachère, elle se repose ; nous laissons toujours de l’espace prêt à accueillir de nouvelles plantations. Sur celle-ci à gauche se dessinent des fleurs qui changent d’allure si vous changez de position. Essayez ! »
En effet, alors, qu’elles paraissent chaleureuses et épanouies depuis le sentier, elles montrent une face incertaine et sombre depuis l’autre côté de la parcelle. Vues du dessus, elles donnent l’impression de s’éloigner, de se dissiper dans le fouillis des herbes qui les entourent. « N’oubliez pas que vous êtes dans un jardin des souvenirs !, m’éclaire le jardinier, à qui cette idée paraît toute naturelle.
- Mais, là-bas, dans cette parcelle, ce sont bien des fleurs réelles ? - Là ? La parcelle des soucis, des pensées, des myosotis… ? Oui, si vous voulez, comme vous le souhaitez. Elles peuvent être des fleurs réelles ou des souvenirs ; c’est vous qui choisissez, m’offre le jardinier.
Et cette dernière parcelle, elle n’est pas entretenue, c’est la friche ! –Là, vous avez raison. Si je ne prends pas soin d’eux, les souvenirs s’emmêlent, se laissent étouffer par les ronces. Certaines espèces essaient même de s’échapper de leur parcelle. C’est un travail quotidien. Regardez cette espèce, elle pousse dans la parcelle des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs méritent un soin particulier. Aucun guide de jardinage n’a encore pu détailler l’ensemble des soins à leur apporter. En effet, ces souvenirs d’enfance dictent eux-mêmes au jardinier leurs besoins, les soins qu’ils réclament. Seuls l’écoute, l’œil attentif du jardinier et le silence permettent de comprendre le traitement à leur réserver. Parfois, ils demanderont à être arrosés abondamment, sans autre soins. On arrose presque… pour oublier ; ce qui est extrêmement risqué, quand on est jardinier préposé aux souvenirs. Parfois, ils demandent à être abrités, enveloppés, consolés peut-être. Je dépose alors ma serre sur la parcelle pour les réchauffer, je les laisse tranquilles, ils n’ont plus besoin de moi, mais seulement de ma patience; l’abri, la chaleur et la douceur les préservent et je sais que je les retrouverai plus tard. « Pouvons-nous les cueillir et les offrir ces souvenirs d’enfance ? Ils formeraient un bouquet tout à fait équilibré une fois assemblés, demandai-je, curieuse.
- Les jardiniers qui cultivent ces souvenirs d’enfance pour les fêtes, les bouquets, les cadeaux, doivent être passés maitres dans l’art de la sélection. Il ne s’agit pas de tout offrir. Regardez dans ce coin de la parcelle des souvenirs d’enfance, que voyez-vous ?
- Rien.
- Et pourtant. Certaines graines dorment pendant des années, et au bout de sept ans ou un peu plus, elles surgissent, les années du Niño. Vous savez le Niño, cet état climatique particulier, ce courant qui chamboule les saisons.
El Niño… Oui je sais, el Niño, l’enfant…
Le jardinier m’accompagne subtilement vers la sortie et m’indique en guise d’au revoir : « Si vous le souhaitez, vous pouvez visiter le petit musée dans le château. Ce musée explique l’historique du jardin des souvenirs. Initialement , personne n’imaginait pouvoir cultiver des souvenirs. Les jardiniers étaient formés à la culture des passions, des envies, des actions ou des désirs… Mais ils se sont trouvés, emprisonnés dans un mal-être grandissant, dans un tourbillon vertigineux de rapidité. C’est alors qu’un jardinier plus lent que les autres décida d’expérimenter la culture des souvenirs. Le jardin ne comportait au départ pas autant d’espèces qu’aujourd’hui. Le jardinier avait élaboré un guide des souvenirs autorisés et non autorisés. Le jardin avait alors plutôt l’allure de ces albums photos de famille : chaque plante y était souriante, chaque parcelle classée par année d’arrivée de ses graines. L’ensemble était harmonieux et ordonné. Mais une fois le plaisir rassurant de le parcourir une première fois, les visiteurs le délaissait, ils n’y revenaient presque jamais. C’est que ce jardin était incomplet… Les enfants du premier jardinier transformèrent le jardin. Audacieux indépendants, ils avaient voyagé, visité de nombreux lieux. Ils étaient partis loin, parcourir le monde. En revenant, ils oeuvrèrent à recomposer le jardin, tel que vous le connaissez. Ils s’aventurèrent à semer également les souvenirs non autorisés ou les souvenirs plus secrets.
Ce sont ces souvenirs qui donnent structure au jardin actuel. Car que seraient les tulipes chaloupées ordonnées en massifs ovales sans les herbes folles qui leur apportent légèreté ? Que seraient les hortensias bedonnants et sages des repas de famille sans les pissenlits insignifiants à leurs pieds mais préférés des enfants ? C’est ainsi que peu à peu la terre du jardin apprit à accueillir tous les souvenirs.
Laisser un commentaire